Artistes d’Afrique et Internet…

masqEntre affranchissement des contraintes et perte des publics originels

L’art traditionnel africain, riche de sa diversité foisonnante, est universellement apprécié. Il est rare d’entrer dans un musée occidental d’envergure nationale sans avoir la joie de visiter une galerie consacrée à l’Afrique. À Paris, le musée du quai Branly abrite l’un des plus importants fonds d’arts africains au monde, avec près de 70 000 objets en provenance du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et de Madagascar. Sur environ 1200 m2, le visiteur accède à des œuvres d’une richesse et d’une variété exceptionnelles, réunies en un seul et même lieu, permettant ainsi une relation féconde entre les styles, les cultures et les histoires. Il existe même en Europe et en Amérique du Nord plusieurs musées dédiés spécifiquement à l’art africain. Ici en France il faut surtout rappeler l’existence du musée africain de Lyon. On trouve également de petites galeries africaines dans plusieurs villes comme Saint-Maur, près de Paris, mais également Ramatuelle près de Saint-Tropez durant l’été ; les galeries Eskapad et Dettinger-Mayer de Lyon, tout en étant ouvertes sur le monde entier, réserve une grande place à l’art africain

Absence de politique culturelle et de marché local

Ces propos fort réjouissants feraient presque oublier que l’art et la culture restent en Afrique l’un des secteurs oubliés par les autorités publiques. Il existe certes des ministères de la culture dans tous les pays mais ces derniers sont les moins visibles et les moins actifs. Il existe ici ou là quelques initiatives pour alimenter le tourisme, en général il s’agit d’une mise en valeur d’œuvres anciennes plutôt que de décisions visant à encourager la création artistique contemporaine, comme s’il n’y avait d’art qu’ancien. Les artistes africains ne peuvent donc vraiment guère se sentir utiles à leurs sociétés.

Parmi eux il y en a bien entendu de mieux lotis que d’autres. Les musiciens sont certes victimes de la piraterie et de l’absence de dispositions légales protégeant les droits d’auteur, l’Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI) se consacrant davantage à la protection et à la publication des titres de propriété industrielle. Cependant, leur contribution à l’« art » semble mieux reconnue. Dans les pays qui ont réussi à mettre sur pied un organe veillant au respect des droits des artistes, je pense notamment au Burkina Faso où le Bureau Burkinabé des Droits d’Auteur (BBDA) fait un travail fort appréciable, les musiciens sont les plus en vue. Dans ce pays comme dans la plupart des autres, les sculpteurs peuvent eux aussi compter sur le passage de quelques touristes pour vendre le fruit de leur création, mais à bas prix.

Les plus marginalisés sont les artistes plasticiens et les comédiens. La peinture et le théâtre relèvent souvent, aux yeux des autorités publiques, du registre d’occupations secondaires et de passe-temps auxquels se livrent certaines personnes à côté ou en plus de leur « vraie » profession… Est-ce par indifférence vis-à-vis de la création artistique ? Toujours est-il que beaucoup d’artistes africains pourtant très talentueux et qui pourraient connaître un succès international croupissent dans une précarité indigne et dans l’indifférence la plus insultante. Outre qu’il n’existe pas de politique de soutien et d’accompagnement de la création artistique et de la production culturelle, le marché intérieur de leur pays est faible pour ne pas dire quasi inexistant. Pour réussir, plusieurs d’entre eux ont dû s’expatrier. Mais pour ceux qui n’ont pas pu ou n’ont pas voulu quitter leur pays, la vie d’artiste est un véritable parcours du combattant. En l’absence de tout financement, ils doivent faire preuve d’imagination et d’inventivité pour faire connaître leurs œuvres et espérer en tirer une reconnaissance (et un peu de pitance).

L’une des preuves de leur capacité à s’ouvrir des voies nouvelles et originales est le récent recours aux possibilités qu’offre Internet. Ils exploitent ce moyen de communication le plus démocratique (mis à part l’éternel problème de fracture numérique et de la limite de son accès par tous) pour se faire connaître et même pour en faire une vitrine de leurs œuvres.

Internet : une immense galerie d’art contemporain africain

En tapant art africain ou artistes africains, Google vous propose des centaines de références de toutes sortes. En sériant un peu, vous identifierez sans grande peine trois catégories de références. Vous trouverez des références de sites d’information culturelle à travers lesquels vous pourrez entrevoir l’actualité culturelle de l’Afrique, que les évènements rapportés se déroulent sur le continent ou en Occident.
Vous trouverez également des sites de musées occidentaux d’art africain et parfois en avant-goût l’aperçu de quelques œuvres, ou même encore des musées virtuels de l’art africain comme par exemple le musée des arts africains dénommé Africancollect.

Mais vous rencontrerez aussi, et en très grand nombre, des sites personnels d’artistes africains vivant en Occident ou en Afrique, et enfin, des sites beaucoup moins nombreux qui promeuvent les artistes africains. Ces sites leur offrent diverses possibilités de réaliser leur autopromotion par le biais du réseau Internet. C’est notamment le cas de AfrikArt.net qui propose un ensemble de services destinés aux artistes africains : un service d’hébergement gratuit de sites d’artistes africains, un service d’appui à la conception et à la réalisation des sites, la mise à disposition d’outils et de solutions pour gérer les sites, un service de promotion des artistes hébergés par la plate-forme. On peu justement y découvrir les artistes de pays (encore limités en nombre) exploitant cet espace pour en faire un vecteur dynamisant de leur autopromotion auprès des producteurs, organisateurs de manifestations, spécialistes de l’art et même pour mettre en ligne tout ou partie de leur œuvres en consultation… Mais revenons aux sites proprement dits des artistes. On peut se réjouir qu’aucune catégorie d’art ne soit absente de la Toile.

On trouve en très grand nombre des sites d’artistes musiciens mais également de compagnies de danse, de théâtre et même d’artistes plasticiens. Une analyse ergonomique des sites permet de se rendre très vite compte des différentes offres en matière de services, et des différentes fonctions que ces sites visent à remplir. On y trouve toujours une présentation de l’artiste (biographie) et de son travail, l’actualité des manifestations qu’il anime ou dans lesquelles il est impliqué, une liste complète des œuvres, une revue de presse et des contacts. La page la plus attractive, parce que la plus suggestive, propose une wembaexposition d’extraits d’œuvres. On peut par exemple visiter une partie de l’œuvre admirable du plasticien béninois Darius Quenum qui fait des coquillages ramassés au bord de la plage de son Ouidah natal la matière de base d’une description de l’humain pris dans sa dimension sociale et culturelle. C’est cependant chez son compatriote Aston, qui met en scène croyances et rituels traditionnels, que la galerie est plus fournie et diversifiée. On y trouve plus d’une vingtaine de tableaux, presqu’autant de trempages et une page sculptures en construction.

Le site de l’Association Kandam-Kandam du Togo spécialisée dans la création de spectacles (théâtre, chants et danses) donne à voir une abondante galerie de photos de son activité plurielle et polymorphe. Son site vous accueille avec une belle musique de fond, de leur création. Du côté des musiciens, c’est la pléthore. On en trouve de tous les genres musicaux en vogue en Afrique : musiques traditionnelles, hip-hop, reggae, raga, jazz, gospel, et les différentes musiques modernes africaines. On peut se réjouir de la possibilité offerte au visiteur d’écouter de courts extraits de divers albums ou de visualiser des vidéoclips ou des films de concerts. Le site du rappeur togolais Orcyno propose par exemple des vidéoclips téléchargeables avec Windows Media Player et de brefs extraits des albums en audio, au format MP3. Le groupe béninois Fâ qui mélange harmonieusement rythmes traditionnels béninois, jazz, reggae, funk, soul et salsa a choisi de proposer en vitrine deux savoureux morceaux, chacun d’une durée d’environ quatre minutes.

Et ma foi, cela donne fortement envie d’aller découvrir davantage leur abondante œuvre ! En ce qui concerne les danseurs, un seul exemple : celui de la compagnie ivoirienne de danse contemporaine TcheTche (L’aigle) qui présente grâce à des photos ses différents spectacles chorégraphiques. Internet est ainsi en passe de devenir une gigantesque salle culturelle africaine où l’on peut circuler de galerie en galerie à travers tous les arts, tous les styles et toutes les cultures.

Universalisation et perte d’un ancrage culturel

Malheureusement, si les expatriés et ceux qui ont accès à Internet sur place peuvent s’en réjouir à bon droit, cette salle reste fermée à la majorité des populations pour lesquelles le message artistique est adressé. Car ici réside un paradoxe : Internet se veut démocratique ; il semble offrir à tous d’accéder également aux sources de la connaissance, de la réussite (et du pouvoir ?) mais il condamne au même moment plusieurs à en rester résolument (et définitivement ?) éloignés. En accédant à Internet, les artistes africains sortent de l’anonymat et plusieurs ne tarderont pas à connaître le succès. Mais en même temps on ne peut s’empêcher de remarquer que le recours à Internet est aussi synonyme d’entrée dans l’anonymat des artistes vis-à-vis des populations locales.

En gagnant en visibilité à l’extérieur avec tous les avantages qui vont avec, les artistes africains ne se ferment-ils pas finalement à l’égard des peuples au sein desquels ils puisent masqqqqleur inspiration et à qui ils devraient s’adresser en priorité ? L’art est universel et atemporel, mais on ne niera pas que toute œuvre porte les marques de son auteur (son histoire, sa culture, son environnement…) et que ses contemporains soient de fait et naturellement son premier public. En s’universalisant l’art africain perd paradoxalement en partie son ancrage culturel et sa pertinence herméneutique. Heureusement, des concerts se font encore, des spectacles sont organisés, des œuvres sont exposées sur place et les artistes ne se livrent pas au tout numérique !

Qu’en penser ?

Il faut reconnaître qu’Internet constitue incontestablement le moyen idéale pour libérer les artistes de contraintes insurmontable qui les tiennent pieds et poings liés. Internet les libère de la difficulté qu’impose la nécessité de faire ses preuves avec le risque de toujours permanent de voir finir dans l’anonymat et la misère ceux qui n’ont pas les moyens de la publicité et de la communication marketing. Et j’ai envie de dire : tant pis s’ils ne sont pas connus sur place, pourvu qu’ils soient quand même connus de quelques-uns, et fussent-ils expatriés, et fut-ce par internet. Ce na sera pas totalement de leur faute. On oublie trop souvent qu’à l’heure de la téléréalité et de la démocratie de la communication, la visibilité et la notoriété s’acquièrent par l’accès aux médias et par le suffrage populaire ! Internet permet également de s’affranchir de la censure et des contraintes politiques en permettant aux artistes engagés de s’exprimer librement. Il est toujours embarrassant de prendre une position tranchée au sujet de la subvention. On ne sait jamais s’il faut se réjouir ou regretter l’absence de financement des artistes africains par les pouvoirs publics en place.

En contexte semi dictatorial où la censure reste encore un moyen largement usité, les artistes pourraient être contraints de renoncer à leurs convictions s’ils s’écartent de la ligne idéologique imposée de haut. En attendant une aide de l’État n’y a-t-il pas risque de s’assujettir à lui ? Le fait de ne rien lui devoir donne des libertés comme on en rêve souvent. Mais en même temps, on sait que promouvoir la culture est un devoir pour tout État. Quelle nature devra prendre son intervention ? La réponse se trouve du côté de la clairvoyance de chaque société. Mais s’il en faut une ici, je dirais que ce qu’on devrait demander à l’État, outre ce que fait normalement un ministère chargé de la culture (enseignement et formation artistiques, infrastructures, promotion) ce n’est pas tant de subventionner les artistes que de leur donner les moyens (juridiques, législatifs…) de bénéficier de leurs droits de salariés, d’auteurs, de s’organiser pour les défendre, et les conditions politiques favorables au libre exercice de leur métier. En attendant, je me réjouis de ce qu’Internet permette aux artistes de s’affranchir de bien des contraintes.

Étienne Damomé (Afiavimag)