Communauté et citoyenneté sont elles compatibles en France ?

 

D’après un slogan de MAI 68, il fallait « laisser la peur du rouge aux bêtes à cornes ». Aujourd’hui la peur du communautarisme semble remplacer peu à peu « la peur du rouge », comme si des communautés inassimilables s’opposaient à l’intégration et menaçaient la cohésion républicaine. Info ou intox ? Pour en savoir Afiavimag a rencontré Mr Jean Martin Coly, sociologue d’origine sénégalaise.

AFIAVI Mag : à quoi ça renvoie ?

Jean Martin COLY : Le communautarisme est un mot qui est utilisé pour décrire un phénomène issu du vécu en communauté. La communauté renvoie bien entendu au vivre ensemble. Par exemple, la famille est une communauté, on parle de communauté urbaine, de communauté religieuse, de communauté scientifique, de communauté nationale, … Le terme communautarisme renvoie à un phénomène précis, à savoir un groupe d’acteurs qui vit en autarcie, ce qui de nos jours me semble impossible à constater. Pour argumenter, j’adopterai une approche plus axée sur l’opposition entre les deux termes. Il y a une grande ressemblance entre communauté et communautarisme. C’est d’abord, la manière dont dans chaque situation les acteurs concernés tentent de créer de manière concertée des règles, des valeurs, des normes de vie commune. Ensuite, il s’agit d’évoquer la question du vivre ensemble en faisant attention à différentes subjectivités, tout en maintenant une cohésion sociale. Dans tous les cas, les règles communes sont fixées, négociées et surtout évolutives.

En terme de dissemblance, il me semble qu’il y a une ligne de rupture entre les deux termes. Pour moi le communautarisme c’est un mythe. Celui du vécu en autarcie d’un groupe humain sans influences externes. On constate, lorsqu’on s’intéresse à la question de la vie en communauté, qu’il s’agit de manière permanente du rapport d’un groupe humain qui se donne des règles de vie commune et qui le fait en collaboration et en coordination avec un environnement qui lui est extérieur et externe. Il y a une étanchéité entre différents espaces, pour reprendre le terme scientifique, nous avons affaire à une forme d’osmose. Ce qui me permet d’affirmer que l’enrichissement est mutuel. Le terme communautarisme tel qu’il est en ce moment évoqué en France ne correspond à aucune réalité puisqu’il suppose que l’étanchéité n’existe, qu’elle est soi-disant bloquée et que l’on à affaire à des groupes humains qui vivent en rupture avec le reste de la société. Le concept de communautarisme laisse donc à penser qu’il est possible au sein d’espaces naturel et humain que l’étanchéité ne fonctionne pas qu’elle soit bloquée. Cela veut dire que l’on à affaire à un groupe humain qui vit en rupture de l’espace au sein duquel il se situe.

Cela peut exister dans certains coins du monde, en général il s’agit des conséquences de situations conflictuelles exceptionnelles qui obligent des groupes humains (souvent diversifiés) à se replier dans des zones hostiles ou difficiles d’accès. C’est une réaction de protection et de survie du groupe. Les situations coloniales ou d’invasion ont souvent été l’occasion de telles attitudes. Mais en aucun cas il ne s’agit d’une installation dans une forme d’autarcie définitive et souhaitée. On peut vivre en osmose avec son environnement végétal par exemple, pour moi c’est une forme de relation. Je préfère utiliser le terme communauté comme étant un mode de fonctionnement extrêmement généralisé dans le monde entier car nous fonctionnons tous sur la base de rapports humains construits et négociés. Je suis plutôt du genre à affirmer que « tout est communautaire » dans les rapports humains car nous construisons et déconstruisons de façon régulière des normes et des règles qui viennent structurer des rapports que nous entretenons les uns avec les autres. C’est en cela que je parle assez facilement de communautés scientifiques, religieuses, familiales, villageoises, de communautés humaines.

Le communautarisme me paraît très peu imaginable dans la réalité car la non-étanchéité entre un groupe quel qu’il soit, et l’espace où il se trouve me paraît peu vérifiable en observation.

Comment expliquer la peur que cela suscite ?

Je dirais que pour moi, le communautarisme c’est l’idéologie de l’idéologie. Je m’explique. Toute communauté se construit aussi dans un imaginaire. Elle n’a pas juste besoin de liens concrets. Elle se construit à travers des mythes, des histoires, une somme d’idéalisation, de héros. Mais cela devient l’idéologie d’une idéologie, c’est à dire qu’actuellement les pouvoirs récupèrent l’idéologie groupale des ensembles communautaires pour en faire une caricature qui ressemble bizarrement à des stéréotypes, c’est à dire des images simplifiées pour ne pas dire simplificatrices. Dans le modèle français, dans le modèle jacobin, la nation, l’égalité et la démocratie ne sont possibles que dans l’uniformité. Par conséquent on soupçonne tout groupe (je fais référence à la Loi Lechapellier), qui interdit au nom de la nation tous les intermédiaires qui peuvent exister entre les individus et l’État parce que cela rappelait l’Ancien Régime. Autrement dit toute appartenance communautaire est soit anti-démocratique ou contre la nation.

Cela m’apparaît un peu dangereux car il y a des pays, notamment les pays dit « multiculturels » qui ont montré que l’on peut très bien avoir une vie communautaire, donc appartenir à un groupe, et en même temps vivre à d’autres niveaux, à une échelle autre. La peur que suscite le terme est à chercher dans l’idéologie ambiante qui tente de persuader les citoyens français d’une soi-disant exceptionnalité française qui permettrait un vivre ensemble dépourvu d’appartenance autre que nationale. C’est l’idéologie de l’éradication des particularismes. Pour en revenir à la question de la peur, la résurgence du mot communautarisme est idéologique et politicienne. Idéologique et politicienne, parce que « l’état providence », tel qu’il s’est auto proclamé et tel que les élites politiques et académiques l’on « vendu » au peuple (sur un certain nombre de sujets qui sont des sujets d’intégration nationale) est défaillant.

Lorsque j’entends l’évocation de ce terme, je ne peux m’empêcher de penser aux défaillances de certaines fonctions régaliennes qui consistent à offrir à tout le monde, dont un certain nombre de fondamentaux, éducation, santé, nourriture, travail et j’en passe. Cet État providence, n’a pas réussi à créer de façon durable, comme promis et proclamé, les conditions du bien-être des citoyens. En essayant de comprendre le pourquoi de cet échec, on se rend compte qu’il y existe une tendance très répandue qui consiste à montrer du doigt des boucs émissaires comme étant responsables des disfonctionnements de la machine étatique. Ce sont les individus qui sont les moins défendus, les moins défendables, les moins désirés, les moins désirables. Ils sont présentés comme étant les raisons du blocage de la fameuse mécanique de l’État providence. C’est une des raisons. Deuxièmement, l’utilisation du communautarisme est un élément extrêmement rassurant pour ceux que l’on appelle les « bons gens du peuple ».

Extrêmement rassurant car on les caresse dans le sens du poil, en leur disant, « on continue à vous aimer », et là il faut comprendre, on « continue à vous infantiliser, on continue à vous rendre une fois de plus irresponsable », mais aussi « on continue à faire de vous des êtres qui ne sont pas acteurs de ce qui est en train de se passer ». Cette infantilisation qui est terrible est un des éléments de stigmatisation du communautarisme. On dit au bon peuple français, (dans le contexte de la France) que ceux qui sont à l’origine des blocages et des échecs de l’État dans la redistribution, sont ceux qui refusent de participer au si beau modèle républicain dans lequel tout est construit pour les rendre heureux. C’est le constat d’un certain nombre de facteurs bloquants. Qu’est-ce que l’on fait dans ces cas-là ? On appelle à les éradiquer. Pour les éradiquer, il faut les nommer et les désigner à la vindicte populaire. Effectivement c’est un meurtre symbolique que l’on organise et l’on en reparlera certainement avec le phénomène des migrants.

Le communautarisme répond-il à un besoin ?

Le communautarisme, traduit comme le vécu d’un groupe humain coupé du monde n’existe pas. Par contre, il existe des communautés qui vivent tranquillement. Quel en est le besoin ? Il s’agit dans la plupart des cas de groupes d’intérêts mobilisés pour défendre des intérêts, pour accéder à certaines ressources rares, pour se protéger d’agression du groupe majoritaire, pour s’organiser face aux discriminations, pour se « distinguer » du reste de la population, pour manifester une appartenance, … Tout simplement le fait que des acteurs décident volontairement de créer un mode de vie particulier répond à un phénomène très humain, celui qui consiste à construire une subjectivité collective. Vu sous cet angle, on se rend compte que le monde est plus communautaire qu’on veut bien le croire.

Existe-t-il plusieurs communautarismes ?

Il existe plusieurs communautés organisées et reconnues comme telle. Je pense aux communautés scientifiques, aux communautés culturelles, aux communautés d’intérêts (lobby), aux communautés d’affaires. Le multimédia a introduit de nouveaux réseaux qui fonctionnent assez bien sans pour autant demander la permission à qui que ce soit. En fait, les systèmes politiques et économiques contemporains demandent aux acteurs d’être de plus en plus formés, informés et stratégiques. Pour ce faire, les citoyens s’inscrivent dans des formes de corporatismes afin d’être compétitifs pour gagner dans la jungle actuelle de l’économie mondiale. La compétition économique et politique se passe à travers des communautés organisées qui en s’affrontant mettent au jour la défense d’intérêts particuliers présentés comme étant ceux du plus grand nombre. Je fais référence aux corporatismes.

Pourquoi la Communauté Juive est relativement admise dans l’inconscient collectif ?

Les Juifs ont vécu un génocide en Europe au vingtième siècle. Ils sont aussi un groupe anciennement installé en Europe et une minorité religieuse et culturelle. Ils ont connu dans toute leur histoire dans ce continent diverses formes de persécutions, du fait de leur appartenance religieuse et culturelle et de leur vécu diasporique. C’étaient les boucs-émissaires d’hier. Après la deuxième guerre mondiale et la création de l’État d’Israël, l’Europe a ainsi montré publiquement sa repentance face aux atrocités qu’ont connu les Juifs. On le constate bien à travers les différentes cérémonies commémoratives des crimes commis contre eux en Europe.

De fait, la présence juive en Europe prend un autre sens que celui d’un simple groupe minoritaire. Leur histoire en Europe traduit les contradictions européennes entre des discours sur l’universalisme, les droits humains, l’égalité et la réalité du vivre ensemble en Europe. En investissant fortement, la mémoire des Juifs, je pense que les États européens tentent de tourner définitivement le dos à cette histoire douloureuse. Seulement, je ne peux m’empêcher de constater la montée des idées extrémistes, des partis radicaux, des racismes, de la xénophobie. On en vient à se demander à quoi sert la mémoire historique ?

Cela signifie-t-il qu’il existe de bon et de mauvais communautarismes ?

Disons qu’il y a des communautés que l’on accepte fort bien à l’heure actuelle, par exemple les scientifiques, par exemple les médecins. Il ne viendrait à personne, je pense ici aux journalistes, l’idée de condamner une communauté de médecins qui se réunit à Détroit et qui a partagé ses travaux sur le Sida. Il ne viendrait jamais à personne de dire que c’est du communautarisme.

En effet, cela fait partie des distinctions que l’on a construites. On a fait la distinction entre communautarisme et corporatisme. Personne ne condamne le lobbying des corporations médicales ou industrielles en disant qu’ils ne pensent qu’à leurs petits intérêts mesquins. C’est la même chose pour le syndicalisme, personne ne conteste, par contre on sait très bien qui est visé par le mot communautarisme : ce sont des communautés non désirables et non désirées, les deux catégories vont ensemble comme le dirait Goffman stigmatisées et stigmatisables. Il est intéressant de revenir à un point qui m’intéresse particulièrement.

Pourquoi demande-ton à ces communautés immigrantes non seulement de s’intégrer mais surtout de se sur-intégrées et à elles-seules ? On leur demande de ne pas avoir de vies communautaires alors que l’on ne demande pas aux autres, par exemple à la communauté des dégustateurs de vin de Saint-Emilion qui arrivent avec leurs tenues, on ne leur demande pas de se déshabiller. Le préfet ne fait pas une enquête sur eux, (il assiste à leurs réunions), Par contre on fabrique une stigmatisation avec l’idée qu’il y aurait des communautés légitimes et des communautés illégitimes. Il y aurait d’un coté le corporatisme tout à fait défendable et tout à fait excusable, et de l’autre coté un communautarisme qui ne serait pas excusable. Cela me parait tout à fait injuste, il s’agit d’une forme de stigmatisation qui ne dirait pas son nom. Et pourquoi ne pas parler des corporatismes de partis politiques qui eux même prônent l’unité nationale tout en fonctionnant comme dans un corporatisme de partis. Cependant à l’intérieur les lignes (de partis) sont traversées eux-même par des corporatismes et personne ne dit rien.

Communauté et citoyenneté sont elles compatibles en France ?

Elles le sont du fait des contradictions montrées plus haut. La France aime bien se présenter comme un État-Nation uni et indivisible. Elle continue à fonctionner sur le modèle de la neutralité de l’État et de son administration. L’état réel des rapports de pouvoirs en France montre une autre réalité. Nous avons affaire à un système politique dans lequel différents types de groupes font pression pour bénéficier d’avantages particuliers du fait de leurs spécificités. Je pense aux syndicats et aux corporatismes de tous bords. Communauté et citoyenneté ont toujours été compatibles en France, du fait de compromis et de compromissions pas toujours avouables, mais il est utile de préciser que dans le fonctionnement politique français, l’État ne reconnaît que des groupes organisés. Ainsi l’ensemble des conflits et des négociations pour sortir des crises se passent entre représentants de l’État et représentants d’intérêts particuliers ou des groupes particuliers tout en évoquant « l’intérêt national ».

Le multiculturalisme (utilisé aux USA et au Canada) renvoie-t-il au communautarisme tel qu’on le comprend en France ?

Le terme de « multiculturalisme » désigne aussi bien un fait (les sociétés sont composées de groupes culturellement distincts) qu’une politique visant au final à la coexistence pacifique entre des groupes culturellement différents. De tous temps des sociétés pluriculturelles ont existé, aujourd’hui peu ou pas de pays peuvent être considérés comme culturellement homogènes. En revanche le traitement politique de la diversité culturelle est un phénomène relativement récent. Il y a moins d’une quarantaine d’années, les premières mesures politiques d’inspiration multiculturaliste furent appliquées en Amérique du Nord (Canada et États Unis). Le débat sur le multiculturalisme y est récemment revenu au premier plan (années 1930) et s’est progressivement développé en Europe.

Le multiculturalisme avance l’idée que les cultures minoritaires sont discriminées et doivent accéder à la reconnaissance politique. Pour ce faire, les spécificités culturelles doivent être protégées par des lois. C’est le droit qui va permettre de mettre en œuvre les conditions d’une société multiculturelle. Outre le Canada (1982), plusieurs pays ont désormais des constitutions multiculturelles : États-Unis, Afrique du Sud, Colombie, Paraguay, etc. mais ce sont les États –Unis qui les premiers ont placé la lutte entre les discriminations au centre de leurs préoccupations sociales. Dans le prolongement de la lutte des Noirs pour les droits civiques, militants et intellectuels ont considéré comme injuste le fait que les cultures minoritaires n’accèdent pas un même degré de reconnaissance que la culture WASP (White/Anglo-saxon/Protestant).

En réaction à cette « ethnicisation majoritaire », en fait une assimilation dissimulée (mythe du melting pot) s’est opérée une « ethnicisation des minorités ». La reconnaissance publique des identités collectives est aussi le résultat des réseaux ethniques de lobbying. Elle s’est développée de concert avec l’émergence du politiquement correct. Les pratiques multiculturelles sont encore peu développées en Europe. Le modèle de l’État –nation s’y est affirmé au 19ème siècle en pratiquant une politique de réduction des différences culturelles et d’assimilation des populations allogènes. Dans les pays européens, malgré d’importantes différences nationales (la Grande-Bretagne par exemple est en avance dans la lutte contre la discrimination sur les origines nationales, religieuses et culturelles), le particularisme est encore perçu comme une division et une régression identitaire (culturelle).

L’État qui se pose en garant des libertés individuelles ne reconnaît que des individus et considère que l’affirmation des identités individuelles et des particularismes est contradictoire avec la citoyenneté et la laïcité : refus de toute assignation identitaire par le droit, absence d’enseignement pluriculturel ou de soutien public aux demandes de droits collectifs pour les minorités. Même si l’universalisme prôné est abstrait, le multiculturalisme est encore perçu comme un ferment et un agent de décomposition de l’État-Nation. Le discours dominant en France reste celui de la fonction « intégrative » de l’État et de l’assimilationniste républicain.

Le cas de la Grande-Bretagne ?

La situation en Grande-Bretagne me paraît digne d’intérêt. Ce qui m’horripile c’est l’idée que l’on en donne en France. Si je prends l’exemple de Londres, il y a des quartiers avec des identités particulières. Il y a par exemple, un quartier chinois, ces Chinois vivent dans un quartier chinois qui n’a pas de barrière, qui n’est pas un quartier fermé, cela ne veut pas dire que les Chinois ne fréquentent plus que les Chinois. Cela n’empêche pas des pratiques endogamiques. Par exemple si un Chinois aime le rugby qui fait partie de l’identité nationale, il est noyé dans un stade avec des milliers de gens qui ne sont pas chinois. Il n’est pas dans les murs de Varsovie, ni ceux de Berlin, cela ne l’empêche pas à d’autres niveaux de s’engager dans d’autres communautés de la plus petite à la plus large. Ce n’est pas du tout contradictoire d’avoir une nation, une identité nationale et des identités particulières bien affirmées et reconnues dans l’espace public.

Recueillis par R L. & Bouya