J’ai ressenti l’appel de l’Afrique très jeune

Titulaire d’un Bachelor of Art, Marie-Ange Billot-Thébaud est une passionnée des débats identitaires. Auteure polyvalente, militante par devoir de mémoire pour un dialogue fécond entre Afro-descendants et Africains, elle défend aussi les savoirs endogènes, convaincue de leur grande valeur patrimoniale.

Bonjour Marie-Ange Billot-Thébaud, qui est Véronique Alhoune et pourquoi se cache-t-elle  dernière ce prête-nom ?

Bonjour. Je ne me cache pas. J’ai emprunté ce pseudonyme lorsque j’étais animatrice radio et depuis, je l’ai gardé en tant qu’auteure. Je n’ai fait que compléter Alhoune, qui est le petit nom utilisé depuis l’enfance par ma famille proche, pour me désigner. Véronique, par devoir de mémoire pour une amie d’enfance décédée d’un cancer à 25 ans.

Votre premier ouvrage Fê’Kaf paru en 2006 peint un personnage des années 30 ; visiblement, vous êtes une auteure plus ancrée dans le passé que le présent ?

Je fus plus ancrée dans le passé parce qu’en tant qu’Afro-descendante, j’ai ressenti le besoin de comprendre d’où venait mon identité, ma culture, mes aïeux ; j’ai ressenti l’appel de l’Afrique très jeune. Maintenant que je suis sur des projets au pays des ancêtres, je suis plus dans le présent, les projets, l’avenir avec ce festival de films qui, je l’espère, fera le tour du monde. Et aussi avec des documentaires qui montreront le présent, la face actuelle de l’Afrique et sa force pour le futur.

Contes et légendes du temps passé et du présent, votre autre publication parue en 2013 est un véritable voyage à travers l’histoire et la mémoire ; d’après vous, à quoi sert la mémoire ?

La mémoire fait partie de nous-même qu’on le veuille ou non. Mémoire médicale, mémoire génétique, mémoire des souffrances subies par nos aïeux, mémoires heureuses ou pas qui nous habitent malgré nous. La mémoire nous est transmise par nos parents. Elle sert à nous rappeler qu’avant nous, il y eut d’autres personnes, que nous sommes issus d’un peuple avec des us et coutumes, parties intégrantes de notre identité culturelle. Se rappeler, rendre hommage, respecter… La mémoire fait partie de nos racines. Comme un arbre sans racines, il nous est impossible de grandir, de nous épanouir.

Vous écrivez en créole et en français pour petits et grands ; laquelle des deux langues vous semble plus apte à restituer votre pensée ?

Je parle en créole réunionnais, j’écris aussi à ma façon dans cette langue. Je l’introduis dans les récits en français parce que cela fait partie de moi-même. Je suis un être qui parle le créole et le français depuis l’enfance. Je dirai que le créole est plus apte à restituer ma pensée quand je suis en milieu réunionnais. Le français est plus apte à le faire si je m’adresse à un public français. Si on écrit, c’est avant tout pour être lu ; tout dépend de la cible.

Vous êtes originaire de l’île de la Réunion, un pays paradisiaque mais qui a été aussi le théâtre d’atrocités liées à l’esclavage ; comment appréciez-vous cette ambivalence ?

J’ose imaginer que ce pays paradisiaque a rendu la vie plus douce aux personnes qui ont souffert de ces atrocités. Que ce pays, de par sa géographie, ces rivières, ces pitons et remparts a su inspirer les esclaves et les guider vers le marronnage, la liberté. Ce paradis leur a donné la patience, l’espoir, le goût de vivre malgré tout, l’amour de la famille, le désir de transmission. S’ils ont transmis, cela veut dire qu’ils ont gardé des choses en mémoire : cultes, culture, rythmes, chansons, recettes de cuisine, tisanes…

livre Marie Ange B TEntre Afro-descendants et Africains comment pourrait-on établir une passerelle sans remuer le couteau dans la plaie ?

Il est peut-être nécessaire de remuer le couteau dans la plaie, de parler de ce qui a fait mal, de s’expliquer, d’expliquer aux jeunes… Le Festival international de film itinérant Mémoire de l’Humanité a pour but de créer cette passerelle et de faire rencontrer Afro-descendants et Africains autour de films, de débats… Faire en sorte que les uns et les autres soient conscients de ce qui s’est passé, qu’ils compatissent aux sorts des autres et qu’ils se donnent la paix.  Parole de présidente d’un club Unesco.

Vous organisez des fora autour du thème de l’esclavage ; comment réagissez-vous aux propos de certains intervenants tendant à faire passer des victimes pour des bourreaux ?

Nous invitions des historiens à venir avec nous pour expliquer pourquoi les victimes ne sont pas des bourreaux. Certaines histoires, certains faits ou cultes ont été diabolisés.  Des personnes manipulées, pour des fins politiques, j’imagine? Il faudrait une bonne fois pour toute faire la part des choses, y mettre de l’ordre, pour le bien de tous.

Ceux qui dénoncent la complicité des souverains africains dans le crime de l’esclavage sont-ils réalistes ou prennent-ils des raccourcis ?

Ils prennent peut-être des raccourcis mais ils sont aussi réalistes. Des souverains africains, mais lesquels? Tout dépend de l’histoire de chaque pays et de quel esclavage on parle. Car avant la traite, il y eut la traite arabo-musulmane et d’autres. Nous savons que « esclave » vient de « slave » et que l’esclavage, vieux comme le monde, a existé dans toutes les religions.

Y a-t-il à la Réunion ou dans un autre pays de l’Océan Indien que vous connaissez, des familles descendant d’esclaves dont les patronymes s’identifient à certains pays du continent ? 

Oui. Mais je laisserai faire la recherche et donner le temps aux scientifiques d’apporter des précisions pour l’Océan Indien. Les sages des couvents peuvent aussi aider car ils ont gardé la mémoire des captifs et des noms de familles africaines partis des ports négriers.

En tant que réalisatrice et productrice, pensez-vous qu’un projet d’exportation d’images d’Afrique vers la diaspora est économiquement viable ?

L’exportation d’images d’Afrique en elle-même n’est pas viable et là n’est pas le but. L’exportation a pour but de montrer à ceux qui n’ont pas les moyens de venir en Afrique ce qui s’y passe maintenant et de les faire participer aux débats. Et vice-versa, emmener des images de la diaspora vers l’Afrique afin qu’un dialogue puisse s’installer avec ceux qui viennent en Afrique. C’est le flux de touristes engendré par ce retour aux sources qui pourrait être économiquement viable à long terme pour qui sait vendre des billets, de l’Afrique vers les autres pays et vice-versa, et les accueillir. Il faudrait aussi que les Africains aient la curiosité d’aller voir ailleurs, d’aller rencontrer cette diaspora chez elle.

Bientôt vous serez au Festival International de Films Itinérant Mémoire de l’Humanité, sur quoi porteront spécifiquement les interventions de l’association Écran Sans Frontières ?

Écran Sans Frontières gère le Collectif Mémoire de l’Humanité qui donne son nom au festival de films. L’association s’occupe de la logistique au Bénin et dans d’autres pays africains, en relation avec les associations locales. Elle est un relais, un passeur d’image, un intermédiaire avec les institutions… Elle cherche des partenaires, elle facilite la tâche du laboratoire La Route de l’Esclave de l’Unesco. Elle soutient la Décennie des personnes d’ascendance africaine en leur apportant des projets.

Au cours de votre prochain séjour en Afrique, si vous croisez un descendant d’une famille qui a prêté flanc à la Traite Négrière, que lui diriez-vous ?

En tant que présidente d’un club Unesco, je fais des projets qui ont pour but d’aider à installer la paix entre les hommes et les femmes du monde entier. Si je croise un descendant d’une telle famille, je pense qu’il sera primordial d’établir le dialogue ; chacun devra s’exprimer.

Je veillerai surtout à ce que la mentalité change. Celle qui consiste à répéter des actes tels que la prise de captifs, la guerre pour l’extension de territoire, l’abus de personnes et de leur compétence pour en retirer un bénéfice, la vente, l’échange contre des objets ou le sacrifice d’êtres humains… Malheureusement, nous savons que cela existe encore dans le monde. Je lui demanderai de m’aider à faire en sorte que le monde change.

Merci Marie-Ange Billot-Thébaud et bon vent !

René Georges Bada