Joey Aresoa, dans les cris de la mine

« Joey Aresoa ce n’est pas mon vrai nom et prénom. Le plus important, c’est Arisoa, qui est mon nom, mais où par revendication ethnique, j‘ai remplacé le i par un e pour garder l’assonance du Sud. Poète, slameuse, peintre, bodypainter et styliste mais bon comme j’aime bien le dire, tout se construit autour de la poésie et de mon identité noire et métissée ».

Avec ces racines dans le slam, tu écris d’abord les textes pour les dire, quelle différence cela fait ?

Au tout début, je les écrivais pour moi. Puis quand j’ai découvert le slam, j’ai commencé à réfléchir à comment pouvoir les dire. La différence, c’est basique. Comment captiver l’attention des gens qui t’écoutent ? C’est ce que j’essayais de répéter aux slameuses d’ici (nb : les artistes de la résidence « Voix de femmes » organisée par l’Alliance Française de Tuléar du 11 au 21 juin 2018), plus tu te rapproches du terre-à-terre, du cru, du quotidien, de tes revendications, plus tu te dois de travailler sur la manière dont tu vas captiver le public. Soit c’est parce que c’est un thème qui parle à tout le monde, soit parce qu’un thème est très fort, parce que tu le ressens dans ton propre vécu. Plus un texte me tient à cœur et moins y a de rhétorique dedans.

A Madagascar où l’accès aux livres est difficile, est-ce que cela rend plus important encore le fait de dire les textes pour les transmettre, pour les diffuser, au lieu de publier un recueil ?

Oui, d’où le choix justement d’essayer de plus en plus d’écrire en malgache. J’écris d’abord en essayant d’être le moins hermétique possible, parce que c’est vrai que c’est la facilité du poète de se concentrer sur son monde et son imaginaire, de dire ou d’écrire des textes qui lui parlent d’abord à lui mais où le risque, c’est de ne pas se faire comprendre. L’enjeu à chaque fois que tu écris est de garder une part de soi très grande, de choisir ce dont on veut parler et la manière de le dire mais aussi de réfléchir au fait que l’on va t’écouter. Est-ce qu’on va te comprendre oui ou non ? Le slameur doit faire avec son public alors que le poète est libre d’écrire et d’enfermer dans son recueil sans se soucier de l’impact. C’est dommage mais à mon avis plus on peut éditer et diffuser de la poésie plus on peut ouvrir les gens à regarder d’une autre manière, à avoir une deuxième lecture. Quelque part, c’est là où se rejoignent la peinture et l’écriture. T’es bien content de faire de l’abstrait et de mettre un point noir au milieu de ta toile blanche mais tu te demandes aussi si ça parle à des gens et qu’est-ce que ça dit aux gens.

Est-ce que tu as l’impression que la toile prend le relais des mots et inversement ?

Les deux devraient se compléter, c’est le choix que j’ai fait d’allier poésie et peinture. Ça facilite un peu la lecture de mes poésies et vice-versa. Il y a deux choses parallèles aussi, des toiles qui parlent plus, comme par exemple My soul mon sud où tu comprends très bien qu’il y a Pacman, qu’il y a un cactus, qu’il y a des mots qui sont collés directement sur la toile. Autant cette toile-là et d’autres textes sont plus parlants, autant d’autres sont bien plus hermétiques. Il y a des toiles que tu ne peux ne pas comprendre sauf si tu entends le texte qui l’accompagne ou si tu lis le titre.

tableuEn parlant de ça, My soul mon sud, c’est la peinture qui concentre tout l’esprit de ton exposition Talily, est-ce que tu pourrais en parler un petit peu ?

C’est un peu le messager. Cette toile regroupe tout ce que je porte quand il s’agit du sud de Madagascar, c’est-à-dire la faim, les solutions qu’on remet toujours au lendemain ou qu’on essaye de mettre en place juste pour la forme, pour d’autres raisons que celles de solutionner vraiment les choses, la paix qui n’existe pratiquement pas dans la réalité ni dans l’imaginaire. Dans cette toile aussi, je mets en parallèle les gens qui ont intérêt à ce que le Sud reste tel qu’il est, tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Être une femme artiste à Madagascar, est-ce que ça implique des difficultés ?

J’aime bien dire que, contrairement à ce que l’on pense, être une femme, dans le milieu de l’art en général, ça a beaucoup plus d’avantages que d’inconvénients. Déjà tu te fais remarquer parce que tu es peut-être plus jolie que les hommes, on t’écoute plus parce qu’on sait à la base qu’il y a des inégalités donc on se dit « celle-là, elle a un message à porter, écoutons là ». Aussi, tu es plus capable de porter un message parce que tu représentes quand même quelque part la féminité, une voix qui sort de l’injustice et qui dit. Même si ça ne parle pas que des femmes, si c’est une femme qui parle on se dit « tiens, enfin une femme ». Ce qui empêche les femmes de se mettre sur le devant c’est cette idée que les femmes n’ont pas leur place mais à partir du moment où tu te poses en tant que femme qui a sa place, là, je peux te dire que au contraire tu te fais une place là où tu veux aller. Après en politique, c’est autre chose, parce qu’il y a quand même des structures qui font que c’est les hommes d’abord. Madagascar on l’appelle pays firenena (« être mère »), la majuscule on l’appelle « la mère des lettres », les grands fleuves, « les mères des eaux ». C’est une société très matriarcale mais comme il faut rentrer dans le monde de la mondialisation et tout ça on se dit « ah la femme n’a pas sa place elle est juste réduite à un rôle de matrice. »

Les contes, le slam, ce sont des textes qui s’inspirent de la vie quotidienne. Comment tu intègres cette dimension dans tes textes, tes peintures ?

Je pense que ma manière d’écrire le quotidien se rejoint dans ma manière de faire mes collages, partir d’une chose très terre-à-terre et créer autour une atmosphère un peu plus poétique que le terre-à-terre pour justement stimuler ou titiller l’émotion des gens par rapport à un quotidien dont finalement on ne se rend pas compte tous les jours. Créer des nouveaux sens, des sens que l’on sait mais dont l’on n’est pas forcément conscient.

Écrire sur le quotidien pour toi, est-ce que ça veut dire creuser ce qui est peut-être monotone, soulever sous les petites choses ce qu’il y a comme polysémie, comme émotion ?

Si tu veux pour résumer, écrire sur le quotidien pour moi c’est s’appuyer sur le fait qu’en tant que peintre ou en tant que poète tu ne peux pas être vraiment réaliste. C’est un peu appeler dans chacune des personnes qui t’écoutent, qui regardent tes toiles, leur rappeler toutes les associations d’idées et les manières de pouvoir le dire. Prévert il dit par exemple dans un bout de texte que j’aime beaucoup qui s’appelle La promenade de Picasso :

« Sur une assiette bien ronde en porcelaine réelle
une pomme pose Face à face avec elle un peintre de la réalité essaie vainement de peindre la pomme telle qu’elle est mais elle ne se laisse pas faire la pomme elle a son mot à dire et plusieurs tours dans son sac de pomme la pomme »

Et à la fin du texte Picasso passe et la mange, la pomme lui dit merci. En fait le peintre, il se rend compte, au fur et à mesure de sa peinture très réaliste, que la pomme a plusieurs choses à dire, autre chose que la pomme telle qu’elle est, des associations d’idées la pomme d’api, le serpent, du jeu de pomme, Isaac Newton, les Hespérides, la Normandie, la Rainette… Beaucoup de choses que nous on sait, mais que l’on oublie au fur et à mesure du quotidien. En passant, Picasso casse l’assiette et laisse au peintre les « terribles pépins de la réalité » et c’est cette réalité qu’on oublie et que chaque poète qui décide d’écrire sur le quotidien a le rôle de rappeler aux gens dans ses mots de la manière la plus poétique possible pour justement ne pas peindre la pomme telle qu’elle est. C’est le fondement même de ma façon d’écrire quotidien.

 

Propos recueillis par Raphaël Louvet