Kanéka, tempo Kanak en avant

« KAÉNÉKA » une musique et des hommes

La définition du mot KANÉKA donnée par Moïse WADRA : Le « Kanak est né et le Kanak est l’ainé » : d’où la prononciation « KAÉNÉKA » sur les îles loyautés.

Pendant plus de quatre millénaires, la Nouvelle -Calédonie a vécu au rythme de ses agitateurs culturels ; Bwanjep, Djo, Drui, Djemââ, Pilou parmi les Hûréré – cris d’appel des clans qui gardent et protègent la civilisation de l’homme « KANAKA » des îles du Pacifique. Devenus « Kanak » dans le mépris des occupations, après trois siècles de présence coloniale, ces supporters coutumiers jadis élevés en principes fondateurs, ont fondu dans l’espace prosélyte de la sono-

mondiale où nombre d’artistes Kanak rejoignent le phénomène tonal « d’accord parfait ». A la fin des années soixante, cette sonorité nouvelle ouvre le sillage des sensibilités extra- européennes et le chapitre de la musique contemporaine néo-calédonienne. Les formes chorales composent le Do, le Taperas ou le Selo ; les groupes interprètent d’autres thèmes et mêlant aux yukulélés polynésiens les guitares d’héros américains, ils font éclore le Folk-Mélanésien. Encore que le mouvement « Pacifie-Reggae » provoque les premières vibrations des précurseurs de

l’identité Kanak, dans les années quatre-vingt, ces vagues musicales atteignent le cœur des rythmes tribaux et rejoignent l’action politique d’un Éloi MACHORO. Les musiciens Kanak se mettent à l’œuvre de la nouvelle donne créative qui a pour nom « Kanéka », un concept instrumental structurant la spécificité Kanak ; ce qui par voie de conséquence relie les traditions d’arts mélanésiens aux techniques modernes. Parce que l’espace mythique des clans joue encore le rôle directeur de courroie de transmission, les outils de la survie, ancienne activité des hommes mélanésiens, sont devenus des instruments à telle enseigne que les libérateurs de l’émotion kanak, la nouvelle tribu du kanéka, reprend leurs noms et glorifient ces timbres fondamentaux de l’harmonie clanique. Les groupes leaders : Bwanjep, Zawe, Krys-Band, Poin-Mou-Dja, Gurujele, Valamey, entre autres sursauts d’orgueil canaque, entreprennent désormais la résurrection des relations communautaires revivifiées.
Cette relecture de l’atlas culturel Kanak ne saurait être dissociée des actions non politiques mais existenlialistes des foulards rouges de ce peuple ; d’un homme tel que Jean-Marie Tjibaou à l’initiative de qui le premier festival né sur le territoire en 1975 s’appelle « Mélanésia 2000 » pour que vive le patrimoine de la Nouvelle-Calédonie. Prise de conscience, constat d’humanité en perte de vitesse lace aux exigences de puissances étrangères, le Kanéka s’enfonce dans les pensées du Ras Tafari Makkonen, plus largement connu sous le nom d’Hailé Sélassié qui au début de ce siècle, dénonçait déjà devant l’ O.N.U le cercle pervers de la démocratie moderne : « Tant qu’il y aura une domination d’un homme sur un autre, d’une race sur une autre, d’une culture sur une autre… partout, il y aura des luttes ». Illustration prophétique des maux de société revisités par Bob Marley dans « War ». Car le Kanéka s’imbrique aussi dans la référence proche de ce frère jumeau symbolique, le reggae, dont il possède la même pulsion revendicatrice : une musique racine. Les sociétés kanak que notre confort intellectuel postulait comme hors du temps s’affirment dans tous ces contextes géopolitiques et avec toutes ces passions des îles calédoniennes. L’inventaire culturel projette donc de renforcer l’éveil des repères d’identification, comme une manifestation spontanée de la présence Kanak au monde. Hier attisés par les événements politiques de 1984, aujourd’hui, lorsque les auteurs et les musiciens mélanésiens refondent l’artistique dans le carrefour strictement créatif ou engagé, ces portes restent entr’ouvertes sur l’espérance messianique d’un proche référendum,s salut public et voie de cette communauté. Encore faudrait-il que les accords de Matignon s’en souviennent, demain.

Kanéka, un transplanté de cœur.

Le Kanéka amorce le retour à l’indépendance du peuple Kanak ; au moins dans sa spécificité culturelle. Cette marche arrière dans le temps des rythmes qui établissent aussi les cycles de sa vie, met au premier plan l’authenticité conquérante et la dynamique créatrice de l’expression Kanak, principalement en eurythmie avec ses sons et leurs sens. Le saut de l’ange Kanéka a mis vingt ans d’ampleur avant de devenir l’arbre cosmique de la nécessité de produire Kanak. Dès lors que ses concerts s’implantent dans la tradition et l’extériorisent dans la notion de spectacles, ce sont les productions discographiques qui vont donner, un corps à toute cette mouvance artistique, un second souffle d’énergie aux kermesses et aux réunions coutumières. Et grâce à toute cette volonté d’atteindre, de toucher au paroxysme des âmes, le KANEKA cherche la reconnaissance des siens et celle des grands festivals de ce monde.

La primauté au rythme.

Le mot musique n’existe pas dans la plupart des langues vernaculaires de la Nouvelle-Calédonie ; c’est juste une notion rythmique sur laquelle le Kanéka repose ses bases : l’ensemble des instruments à percussions, les guimbardes, les rhornbes, les clarinettes (de fabrication végétale), des chants et des danses traditionnelles qui, de Grande-Terre et ses dépendances, battent un mode d’ébranlement pilonné, et à quelques variations près, la racine reste commune à cet environnement naturel insulaire. Cette définition ne pourrait satisfaire

l’instrumentiste Kanak qui différencie les nombreuses variations sonores. En utilisant des termes plus précis encore dans les vingt et huit aires linguistiques qui revendiquent la spécificité d’un même instrument, typé dans des styles musicaux régionaux. D’autant qu’il serait vain d’inventorier toutes les techniques de jeu, d’attaque, de friction ou de phrasé, la profusion de virtuosités continues qui accompagnent les rituels ou cérémoniels de toute la Nouvelle -Calédonie, il serait pourtant temps de faire un tour, dans le champ du Kanéka, véritable levier du langage qui unit dans son lit les anciens et nouveaux créateurs.

Car la surabondance des sons met en exergue le dépouillement où était plongée l’âme kanak. Ces artistes en redécouvrant l’insoupçonnable profondeur des résonances, les sonorités sur lesquelles bâtir le Kanéka, sa couleur instrumentale, ses chorégraphies rythmiques, trouvent à nouveau la capacité de l’expansion à l’explosion moderne. Avec des guitares acoustiques ou électriques, des basses, des batteries, des claviers et cet impact raccroche surtout dans le contexte, le mot culture à la tribu. Le nombre de compositeurs de Kanéka augmente depuis trois ans, et ceux-ci entament une révolution fulgurante. Leur vague déferle à la radio, à la télévision – (locales, comme de bien entendu !) – mais qu’est-ce qui pourrait faire le « succès » de ce genre musical ? -Purs ou sons mêlés dans les oreilles des profanes qui l’écoutent : « C’est comme un petit peu d’Afrique du Sud, en plus d’un petit côté polynésien sur un tempérament robuste qui enracine au point crucial : l’Ayoii ou le Cada traditionnel… Groupe de musiciens

Un vrai tempo Pilou qui bât.. à Houailou ?

Et encore avec les mêmes gestes, les mêmes « reflex-sons » perdurent pour que les fils naissent, peut-être originaux, mais utiles à communiquer. A condition que les techniques requises soient vraiment réunies depuis Nouméa afin qu’émerge ce Kanéka hors du circuit de la diffusion intérieure, où on ne saurait parler de développement artistique (encore !) tant que ces instrumentalistes ne restent accessibles qu’aux festivals du Pacifique, il en résulte surtout une musique non identifiée en dépit des milliers de cassettes et de
disques laser vendus sur place et qui masquent l’envers d’un décors aussi désolant que le revers de fortune connu à la Nouvelle-Calédonie après le Big bang du nickel. Aucun artiste ne vit de ses créations, intéressé seulement aux ventes d’albums au minimum rentable pour les producteurs, car maigre est le salaire de la musique. Tant qu’en Nouvelle-Calédonie il ne sera pas institué de protection des droits d’auteurs et compositeurs, les artistes seront plus que jamais livrés au plus grand de tous les pillages, celui de la propriété intellectuelle. Le bruit court déjà qu’Antoine, chanteur aventureux du large perdu, a pu kidnapper leurs sons. En mal de reconnaissance, c’est la réalité de cet enjeu majeur dont il s’agit dans les revendications officielles des échanges culturels où plus de cinq cents artistes et musiciens Kanak n’existent pas. Des Éloi Machoro quatre cents productions recensées et commercialisées sur le territoire, certains réseaux de diffusion menacent d’arrêter la programmation si les artistes locaux persistent à réclamer leurs droits… Malheureusement pour eux qui ne vivent ni de royalties pas même d’art, Ils débordent souvent du cadre musical pour continuer de faire œuvre collective dans des projets d’ordre social, placés sous la tutelle toujours associative du clan qui les soustrait à l’impasse.

A. Astar

—1986 —
Cette année-là à Mehoué Canala,

sur la côte Est, certains musiciens

se sont réunis ; on les appelle

aujourd’hui les précurseurs :

• Christian KONA, « KRYS », originaire de Nanon Kénérou

• Moïse WADRA originaire de l’île de Mare où naquit également YEIWENÉ YEIWÉNÉ

• Gilbert TEIN, originaire de Bas-Coulna Hienghène, tribu qui a vu naître Jean-Marie TIBAOU.