Le Flou et le Refus

 

 » Un jour je vis une forme au loin, en m’approchant je vis que c’était un homme, arrivé près de lui je vis que c’était mon frère « , Proverbe kurde

Un récent sondage indiquait que 70% des Français se déclaraient plus ou moins racistes. Au- delà des cris d’indignation, fort légitimes au demeurant, et au- delà des professions de foi des hommes politiques, suspectes a priori, un constat lucide et moins passionnel s’impose. Certes, il est tentant de fustiger en bloc le racisme ambiant et de condamner sans nuance l’ensemble de la société française. Mais une telle attitude, outre qu’elle tombe dans une généralisation dangereuse, cède trop facilement le pas à un manichéisme réducteur.

Cependant, personne ne peut nier que la France de l’an 2000 ait du mal à intégrer et à gérer les différences, notamment quand elle est confrontée à son passé colonial. La plaie a du mal à cicatriser, et mettre le doigt dessus réveille des douleurs qu’elle préférerait ignorer. Que nous soyons de passage ou que nous y vivions de manière permanente en tant qu’Africains, nous sommes concernés au premier chef par toutes les questions touchant au vivre ensemble d’individus aux origines et aux cultures différentes.

Certaines bonnes âmes nous rétorqueront que tout ceci est dépassé, que les avancées sont importantes et que le métissage sur fond de mondialisation est une vague qui emportera les dernières barrières de la peur et de la haine. Sans tomber dans le pessimisme effréné, nous ne partageons pas totalement cet optimisme béat, car le chemin à parcourir est encore long et il n’a rien d’un long fleuve tranquille. Il ne faut pas chercher bien loin les motifs d’inquiétude. A côté des traditionnelles manifestations d’hostilité qui peuvent aller de l’altercation à l’agression, de nouvelles formes explosent au grand jour.
Tout le monde a en mémoire les discriminations à l’embauche. Nous connaissons les refus d’entrée dans les établissements du type boîtes de nuit. Désormais, à cette intolérable liste il faudra adjoindre de nouvelles attitudes venues des tréfonds de la bêtise comme celles de certaines agences bancaires qui reçoivent toutes les populations  » basanées  » dans les sas d’entrée pour les refouler. Entre mépris et condescendance, le bon Nègre de la propagande coloniale d’avant guerre immortalisé par des publicités du style  » Banania  » n’a pas disparu des mémoires collectives ; il survit sous des formes moins caricaturales, mais toutes aussi pernicieuses. L’émergence et la montée de ces idées et comportements racistes obéissent à des ressorts multiples et complexes que l’on ne saurait analyser en quelques lignes.

Du Front National au chômage, en passant par les craintes d’une perte d’identité , les vecteurs des fausses vérités sont nombreux. L’un d’entre eux pourtant, porte une part non négligeable du fait de sa puissance et de son développement continu : le système médiatique.
Il peut paraître paradoxal qu’en pleine explosion des moyens de communication où l’on nous assène de toutes parts que les hommes vont mieux se connaître, les clichés et les images récurrents sur les étrangers originaires des pays du Sud tiennent plus souvent du rapport colonial que de l’acceptation égalitaire. Malheureusement, l’ensemble de la presse audiovisuelle française participe de manière plus ou moins volontaire à une vision tronquée des populations africaines dans les divers contextes où elles évoluent. D’un côté on privilégie le flou d’une généralisation exagérée, de l’autre ont cède volontiers au refus d’admettre les évolutions. Combien de personnes qui seraient incapables de citer les principales capitales africaines, vous assènent avec un aplomb implacable des jugements péremptoires sur les évolutions des sociétés entrevues l’espace d’un reportage et dont elles ignorent en réalité les composantes de base. ? Combien de lieux communs sur la prétendue fainéantise ou l’insouciance joyeuse des noirs n’entend-t-on pas dans les milieux les plus divers ? Et que dire de la méfiance devant la compétence rencontrée par tous ceux qui ont un bagage intellectuel conséquent ? Pour nous en tenir à l’exemple des grands médias, qui ne s’intéressent à l’Afrique qu’à travers les colonnes de réfugiés, les ravages du sida, les guerres, les coups d’état et autres clichés éculés où la réduction simpliste tient lieu d’analyse exhaustive.
Ce rapport inégalitaire à l’information peut être illustré par deux événements qui se sont déroulés la même année :le cinquantième anniversaire de la fondation de l’État d’Israël a eu droit à une importante couverture médiatique sur les chaînes françaises, à contrario le cent cinquantième anniversaire de l’abolition de l’esclavage sur ces mêmes chaînes est passé en catimini. Bien évidemment, la shoa est condamnable au même titre que tous les autres génocides, mais l’esclavage, ou en son temps l’apartheid, doivent l’être tout autant. A côté de l’holocauste il y a aussi Gorée. Nous sommes conscients, hélas, que les victimes de la barbarie humaine ne voyagent pas toutes en première classe dans le long train de l’Histoire. Mais le constat d’une réalité peu reluisante ne doit pas empêcher les souhaits d’évolution. Afin de donner une représentation des Africains qui s’inscrivent dans le respect mutuel des différences et l’acceptation, il faudrait que la société française accepte de se retourner sur son passé africain sans tomber dans la culpabilisation exagérée ou le dédouanement inadmissible, car désormais c’est au- delà du bruit des incompréhensions et des cris de l’histoire commune qu’il faudrait tendre. Cependant, dépasser les obstacles ne signifie pas les oublier car tous les peuples ont un devoir de mémoire et ce devoir est sacré. Les partisans du racisme feraient bien de ne pas l’oublier.

REMY NELSON (Afiavimag)