Le futur nourri du passé

Le reggae de la renaissance

Juin 2000 à Paris Bercy. Le 9ème festival de Reggae fait un malheur … au grand bonheur des vrais amateurs. On croyait le reggae mort, oublié sous les couches modernisan-aes des ragga, rap et dance hall, enterré, ou incinéré. Il renaît de ses cendres et fait un tabac. Entre la survie étonnante et la résurrection spectaculaire, le reggae s’inscrit dans la permanence, sur nos disques durs. Après les années Bob Marley, Peter Tosh, Jimmy Cliff, voici les année Buju Banton, Capleton, Anthony B. Les turbans des Bobos recouvrent souvent les longues tresses des ras-tas. Simple cours des choses ou miracle ? Allez savoir !… Et si on allait savoir ?

Rastafarisme et Reggae : ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants

Entre les années 30 et les années 60 la musique reggae et le mouvement mystique rastafarien établissent des liaisons bienheureuses, et définitives. Le reggae avait dans son trousseau une rythmique plastique et suggestive, adaptable à tous tes climats. Il avait réuni les rythmes traditionnels de la Jamaïque (mento, calypso) et les sonorités du soûl, du rythm and blues, du jazz, du ska et du rock steady. Il lui manquait la dimension spirituelle et des textes de longue durée. Le Rastafarisme avait dans ses bagages de prodigieuses références en Histoire, de précieux supports pour l’identité nationale, des figures charismatiques et une morale de vie. La rencontre eut lieu dans les quartiers déshérités de Kingston,

dans un urbanisme des marges et de la détresse, celui des bidonvilles et des ghettos. Il manquait un prophète musicien à la voix inoubliable, pour faire connaître au monde entier ce mariage de musique élaborée et de textes bourrés de sens. Et Bob Marley vint. Avec beaucoup d’autres : des mystiques, des révolutionnaires, des virulents, des passeurs, des charmeurs… Ils multiplièrent les concerts, et la musique des pauvres connut une forme de mondialisation.

 Une musique multi-prises

Le mouvement rastafarien est en prise constante avec l’histoire culturelle de la Jamaïque, une prise triphasée, donc à trois entrées : une entrée religieuse, une entrée Histoire et politique, une entrée sociale. La Native Baptist Church l’Église Baptiste Nationale) fondée en 1784 par un ancien esclave noir américain mêle déjà mysticisme, attachement à l’Éthiopie et esprit de révolte. En 1865 éclate la grande révolte paysanne de Morant Bay dirigée par deux pasteurs baptis-tes : George William Cordon et Paul Bogie. Cette révolte avait été précédée, quatre ans plus tôt, d’un grand mouvement religieux connu sous le nom de Gréât Revival (la Grande Renaissance). La fibre religieuse intègre alors pour longtemps le tissu social jamaïcain. Jusqu’aux années 1930 la potion post-esclavagiste est amère : crises de la production, salaires de misère, maladies graves des bananiers, cyclones dévastateurs. Les travailleurs affamés connaissent l’exode vers Kingston, une Babylone des Caraïbes avec ses bidonvilles empuantis, les shanty towns ou dun-gle (jungle : jungle + dungle : excrément). De 1871 à 1943, la population de Kingston augmente de 120%. Les nouvelles révoltes ne vont plus fleurir en milieu rural, elles pousseront dans un environnement de béton dégradé. Elles seront cultivées par des communautés regroupant mystiques et marginaux. La plus connue est celle de Pinnacle, qui n’est pas sans évoquer la République de Kalakuta de Fêla au Nigeria. Ces communautés entretiennent un véritable culte de l’Éthiopie, qui

une Afrique mythique : celle du Roi des Rois, Haïlé Sélassié, descendant du roi Salomon. Le vrai nom de Haïlé Sélassié, Ras Tafari Makonen, sera adopté pour désigner ces mouvements mystiques sociaux qualifiés alors de Rastafariens, C’est Marcus Garvey, défenseur de la conscience culturelle noire, qui impo se le nom du négus éthiopien dans la mémoire collective jamaïcaine, annonçant un dimanche de 1927 le couronnement d’un grand roi noir. Trois ans plus tard Haïlé Sélassié était cou ronné roi d’Ethiopie. L’Histoire rattrapait la légende, qui allait se transformer en mythe, qui s’installait dans l’i maginaire collectif. Pour très longtemps. Les campagnards amènent aussi des survivances afric a i n e s dans les bidon- villes : tam bours de transes, tambours burrus, et chants reli gieux nyabingi. Les Rastas fourni ront au reggae tout un code d’appa rences symboliques et un ensemble de pratiques rituelles. L’imagerie reg gae nous a habitués aux dreadlocks (longues tresses), aux couleurs vert- jaune-rouge du drapeau éthiopien, au lion de Juda et au vocabulaire biblique.

Reggae sans frontière

Le reggae fait partie de la grande famille des musiques d’en bas, tout comme la salsa, la samba, le blues ou le tango. Il est né dans les bas-fonds, ou dans la « marge », puis il a conquis l’espace national du pays d’origine, avant de parcourir le monde entier. On connaît bien cet itinéraire : d’abord marginal, puis national, puis international. Au cours des années 70, le reggae fait une sorte de voyage triangulaire en Occident et en Afrique, une sorte de retour des caravelles. Le reggae s’installe en Occident, sans carte de séjour. On y a tout de suite adopté cette musique riche en images, en codes symboliques et en dépaysement de qualité. En Angleterre, il a été hébergé par

des émigrés jamaïcains de la « deuxième génération », popularisé par Steel Puise, Aswad, décaféiné par UB 40, dopé par la poésie radicale de LKJ (Linton Kwesi Johnson). En France après les adaptations de Serge Gainsbourg (« Aux armes et cetera », 1979) et de Bernard Lavilliers, il y aura un vide relatif d’une dizaine d’années avant qu’ap-paraissent d’autres groupes : Pablo Master, Tonton David, Djammatic, Princesse Erika, Raggasonic, Sergent Garcia, Pierpoljak, Tryo, Saï-saï, Sensimilla, Nèg Marrons, Kinkeliba, K2R Riddim. Signalons un reggae « régional » : Massilia Sound System (Marseille), Bam Salute Sound System (Toulouse), Brahim (Tours), No More Babylon (Toulon). Mais c’est à Bordeaux que l’on trouve d’excellents crus d’un reggae d’appellation contrôlée : Niominka Bi (dominante sénégalaise), Seyni & Rootsaba (reggae mandingue) et Asney (nouvelle révélation). Pour ce qui est de l’Afrique la terre mythique du rapatriement dans la mystique rasta, le reggae n’avait pas besoin de visa. Il y a ses terres privilégiées : le Nigeria, le Ghana, l’Afrique du Sud (de Lucky Dube), le Zimbabwe, le Sénégal et la Côte d’Ivoire. C’est l’Ivoirien Alpha Blondy qui s’est imposé comme la figure emblématique du reggae africain. Il faut absolument découvrir un de ses compatriotes, Tiken Jah Fakoly, pourfendeur de « l’Ivoirité de pure souche ». On évitera le « tour du

monde en 80 reggaes », mais comment ne pas dire un mot de la Tribo de Jah au Brésil, de Baster à la Réunion, et du regretté Kaya assassiné en prison à l’ile Maurice ?

Les bons, les brutes et les truands

Revenons à la Jamaïque. La décen nie 80 s’ouvre par une perte tra gique, la mort de Bob Marley en 1981. Le pays va connaître une saison en enfer, un enfer ultra libéral sous le gouverne ment de Edward Seaga, ami personnel de Reagan. La violence sociale des margi naux et la violen ce policière se répondent _ tragiquement dans un concert de la mort., genre Apocalypse Now. Hélène Lee écrit dans Libération du 25 juin 2000 : « Chaque soir un hélicoptère promène sur la ville le pinceau de son projecteur et les collines réverbèrent le son des armes automatiques. A la une des journaux, ce ne sont que policiers abattus dans des embuscades, avocate égorgée au bureau, profs descendus à la sortie des collèges ». Bilan d’une année : 800 morts brutales, dont 200 par la police. Les narco trafiquants recrutent de jeunes désoeuvrés, qui deviennent vite des virtuoses du revolver. Dans les quartiers « chauds », des hommes armés (gun men), dirigés par des caïds (les dons) font la loi. Le chanteur de charme du reggae, le sage poète de la rue, Gregory Isaacs se confesse au magazine Natty Dread de juin/juillet 2000 : « Je suis passé quelquefois par le pénitencier. Ils m’ont trouvé avec deux flingues sur moi, un peu de cocaïne une fois »… On ne distingue plus le bon, la brute et le truand dans ce western macadam. Les fusillades ont un parfum de poudres : la poudre noire des fusils et la poudre blanche de la cocaïne.

L’heure des Bobos Shantis

L’héritage musical du reggae s’est diversifié en une foule d’OGM :

Orchestrations Génétiquement Modifiées. Comprenez le ragga, le rap. le jungle, le dance hall. Le message s’est d’abord affadi, édulcoré, décaféiné, au cours des années fric, fan. crack. C’est dans cette ambiance de décadence qu’ont émergé les Bobos Shantis, menant une croisade radicale contre la nouvelle Babylone. Parmi les fondateurs on trouve de grandes figures rastafariennes des décennies 1930-1960 : Léonard Howell, chassé de la communauté du Pinnacle, Emmanuel Edwards ou Prince Emmanuel, disparu en 1994, véritable initiateur de l’ordre des Bobos Shantis dans les années 50. Il est l’objet d’un véritable culte, tout comme Marcus Garvey et Haïlé Sélassié. Les Bobos n’avaient guère fait parler d’eux jusqu’aux années 80. Ils vendaient des balais dans les rues pour survivre. Petit à petit Ils ont constitué une doctrine qui s’est de plus en plus radicalisée au contact d’une réalité urbaine faite, à leurs yeux, de violence, de corruption et de racisme. Ils prêchent la suprématie de la race noire, le recours à la violence par le feu purificateur, l’austérité, l’abstinence sexuelle. Ils pratiquent le sabbat, mettent les femmes à l’écart deux ou trois semaines par mois, car elles sont considérées impures pendant et après la période de menstruation. Le balai symbolise la propreté intérieure, tandis que le turban strict contraste avec le négligé des longues tresses exposées à la saleté. Ils opposent le monde du X (symbole du mal absolu : politiciens, pornographie, corruption) au monde du R : righteousness (rectitude, intégrité morale, droiture), Right (droit, correct, impeccable) et Rasta.

Le reggae de la renaissance

La violence de cracheurs de feu des Bobos a bousculé le mysticisme conciliant du reggae de Bob Marley, Jimmy Cliff, Israël Vibration et autres Burning Spear. Les nouvelles figures s’appellent Capleton (dont il faut

écouter l’album More Pire), Sizzla, le plus radical de tous, Anthony B (qui recommande d’incendier les Mac Donalds), Détermine, Militaryman, Beenie Man, Junior Reid, Mykal Roze. A côté de la furia Bobo, de nouvelles révélations du reggae continuent et renouvellent la tradition mystique. Il faut citer Horace Andy et Buju Banton dont la voix énergique fait oublier l’aspect plaintif de certaines chansons des Wailers des années 70 (to wail : gémir). Au-delà de la virulence de nombreux textes bobos habités par la métaphore du feu, il faudra leur reconnaître le mérite d’avoir soufflé sur les braises d’une musique assoupie et d’avoir brillamment ravivé la flamme du reggae jamaïcain. Non, Bob Marley n’est pas mort. Est-ce qu’une légende meurt ?•

D. Antoine (Afiavimag)

Discographie :

Bob Marley & The Wailers Coffret 3 CD (Trojan/Wotre) Aaron Silk, Bless/ Oh Jah, (Culture Shock Import) Black Uhuru, Sinsemilla (Mango Islands) Buju Banton, Unchained Sprits, (Penthouse/Pias) Culture, Pay Day, (Musisoft) Humble African (Fat Eyes) Everton Blender, Live at thé white River, (Heartbeat/Musisoft) Carnet Silk, Kilimandjaro Remembers, (Review) Horace Andy, Israël Vibration, Same Sound+Dub, (Review/ Culture Press), Jéricho, (M 10) King Tuby, The Fatman Tape (Review) Lee Perry, Techno Party, (Ariwa/Musisoft) Ras Shiloh, Babylon You Doom, (Shiloh B

Records) Turbulence, Turbulence, X-Terminator Bobos Prince Allah, Stone Black Rosé, (Freedom Sound) Anthony B, Universal Struggle, (Star Trail) So Many Things ,( Star Trail) Capleton, More Pire, (VP/Musisoft) Détermine, Freedom Chant, (Zulu) Junior Reid, Emmanuel Calling, (JR Prod) Sizzla, Black Woman and Child, (Digital B) Reggae Max, (Jet Star/Mélodie) Sizzla & Anthony B, 2 Strong (Star Trail/Media 7)

Afrique :

Tiken Jah Fakoly,

Manger-cratie (Sony)

Reggae made in France :

Brahim, Dans quel monde on vit, (EMI) No More Babylon

Stand thé Pressure, (Culture Press) Pierpoljak, Kingston Karma, (Barclays)

Sensimilla, Résistance (IHL) Saï-Saï, L’esprit du son, (Sony) Seyni & Rootsaba,

Nana (Mi Cora son) Limani Ya (Mi Corazon).

Tryo, Mamagubida (Sony)