Doudou Ndiaye Rose: Le maestro

« Je suis un tout petit artiste, court sur pattes et très simple. Un artiste comme tout le monde mais qui essaie d’améliorer son art. »Ces mots prononcés avec l’humanité d’un dilettante sont pourtant d’un homme qui, dans le monde des arts au Sénégal, est devenu une institution. Vous l’avez sans doute deviné, il s’agit du défunt Doudou Ndiaye Rose.
Certes le portrait que le tambour major esquisse de lui –même est en partie vrai, car du haut de sa petite taille, l’homme n’a point le profil d’un déménageur. Mais ce qu’il oublie de dire, c’est qu’à de soulever des montagnes avec son gabarit , sa baguette magique , elle, fait vibrer les foules à travers tout les continents .L’itinéraire de cet artiste de renommée internationale, aujourd’hui âgé de 85 ans (il est né le 28 juillet 1930 à Dakar),fait partie de ces randonnées où, au bout du compte , seul le succès permet de digérer les sévices endurés par les potaches dans le milieu familial pour se faire accepter tel qu’il est .Son amour pour le tam-tam , Doudou Ndiaye Coumba Rose l’explique par une sorte d’atavisme : « Ni mon père ,ni mon grand-père n’ont jamais joué au tam-tam .C’est mon arrière –grand-père qui fut un célèbre batteur et je crois avoir hérité de lui ma passion » .
Seulement, l’oncle chargé de son éducation n’avait pas perçu cette réincarnation de l’aïeul et envoie, à l’âge de 9 ans, le jeune Doudou Ndiaye à l’école du blanc .Fallait –il se soumettre à la volonté de « Ndiaye »et devenir bon écolier ou laisser éclore le batteur qui sommeillait en lui, quitte à compromettre sa scolarité. Voilà posée l’incontournable question .Et le futur tambour –major la résoudra à sa façon. La recette dans le mois : dix jours à l’école, le reste à écumer les baptêmes, mariages, les cérémonies de circoncision, bref partout où il pouvait communier avec ce son de tam-tam dont la seul « audition me rendait fou », dit-il. Manque de pot pour lui, « tonton veille au grain et apprend que son neveu fait l’école buissonnière. La sentence : une bonne bastonnade qui se solde par une clavicule cassée, un œil au beurre noir et deux mois à l’hôpital pour Doudou Ndiaye Rose. Ces sévices corporels, il les endure jusqu’à l’âge de 17 ans avant que l’oncle ne cède devant la force du destin de son petit protégé. Il émet alors le vœu de le voir préparer, ne serait –ce que le plus petit diplôme. Et Doudou Ndiaye s’excuse .Après le certificat d’études, il entre à l’école professionnelle le Pinet Laprade et sort avec une spécialisation en plomberie. Ce métier appris, on l’ignore très souvent, il l’exercera pendant 45 ans.
Les cinq clés du solfège
L’artiste lui, fera ses premiers pas en 1959 comme batteur de la nationale du Mali en compagnie de laquelle il prendra part la même année à Paris au théâtre des nations. Après l’indépendance en 1960, il est engagé comme professeur de tam-tam à la maison des arts . Une carrière d’enseignant dont il profitera pour peaufiner ses connaissances musicales : « j’ai appris le solfège (les cinq clés )et cela a facilité mes recherches . J’ai pu fixer les clés et suis en mesure d’accompagner n’importe quel orchestre ».Julien Clerc, Mory Kouyaté, « le griot du mandingue »… ne le démentiront pas. Doudou Ndiaye Rose sera aussi de toutes les fêtes du théâtre Daniel Sorano à l’aube de l’indépendance. Que ce soit au ballet, à l’ensemble lyrique ou à la troupe dramatique nationale, partout il laissera ses empreintes ou plutôt celles de sa baguette .Mais à peine opère-t-il cette incursion dans sa carrière postindépendance que la mémoire, tout à l’heure amnésique, lui restitue un gros détail. Sur un ton de confidence, il nous ramène en 1959, date de sa première rencontre avec Joséphine Baker. La chanteuse française dont la légende n’est plus à faire, était à Dakar à l’invitation de l’union des artistes et techniciens des arts (Uatsa)créée et animé par les Morice Sonar Senghor, Patrice Diouf, Lamine Ndiaye, Henriette Bathily… Au cours de la manifestation organisée en son honneur par l’Uatsa, l’œil du connaisseur qu’était Joséphine Baker n’a pu s’empêcher de détecter, dans la pléiade des jeunes artistes, un homme qui cognait son tambour à tout rompre. Il s’appelait Doudou Ndiaye Rose. « Si vous aidez cet homme, il deviendra un grand batteur », confia-t-elle. Le tambour major qui se rappelle de cela comme si c’était hier, poursuit : « j’ai été gonflé par ces propos. Je ne voulais plus devenir un grand batteur mais le plus grand ». La rage de vaincre quoi

« Fara Ndiambour »
Ce qui d’emblée, excluait les voies de la facilité. Et Doudou Ndiaye Rose ne s’y méprenant guère, entreprit un pèlerinage à l’intérieur du rythme dans le Cayor, le Baol, le Sine-Saloum, le Niambour pour rencontrer les « Fara Ndiambour », ces messagers du roi. « Ces contacts affirme –t-ils, m’ont permis de saisir la signification des rythmes selon qu’ils annoncent un feu de brousse, une évasion des criquets, un mariage… autrement dit la baguette profane a été initiée ». Bâtir sur ce socle de la tradition tout en restant poreux aux apports extérieurs fécondants, voilà la clé du succès du tambour major. Le résultat : les « maracas d’or », l’Afrique, l’Europe, l’Amérique conquise par le tam-tam admirablement joué par des hommes mais aussi par des femmes, les fameuses rosettes.
Mais le succès n’empêche pas l’homme, aujourd’hui, de caresser un autre rêve. Celui d’ériger une société de spectacles dotée d’infrastructures professionnelles. Un dernier mot ? « Me permettre tout simplement de remercier El Hadj Mada Seck, animateur à la radio qui m’a appris à battre le tam-tam tout en me servant d’éducateur ». Et l’élève un génie du tambour.
Cette fois-ci, la grande faucheuse a frappé de plein fouet un monument de la culture sénégalaise. Pour ce faire, elle a ôté à tout un peuple un artiste pur-sang. Pour ne pas nommément citer Doudou Ndiaye Coumba Rose, qui vient d’être rappelé à Dieu.

 

Hamidou Sagna (Afiavimag)