Musique & politique

Des partis à la partition

Qu’y a-t-il de commun entre le Brésilien Gilberto Gil, l’Haïtien Mano Charlemagne, et le Sénégalais Talla Sylla ? Ils sont passés de la musique à la politique ou de la politique à la musique. Faut-il d’emblée parler de liaisons dangereuses ? Le monde de la musique est celui de la scène, des feux de la rampe, des paillettes. Il a ses clichés : « le chanteur à la voix d’or », « la diva du zouk », « le pape du reggae », « la reine de la salsa »… Avec la politique on change de paysage : gouvernements, élections, budget, collectivités locales. Passe-t-on facilement d’un domaine à l’autre ? Un musicien peut-il gérer un ministère avec la précision d’une partition ? Peut-il s’aventurer en politique sans faire de fausses notes ? Un politicien habitué à la rigueur budgétaire peut-il « mettre le feu » à un concert ?

La culture : un poste frontalier

Gilberto-GilParce qu’un artiste a besoin de plaire, et qu’un homme politique doit convaincre et séduire, la carrière de l’un comme de l’autre dépend de cette qualité de rencontre avec le public qu’on appelle le succès. Il est donc tentant pour un artiste connu de convertir sa notoriété en popularité, comme l’avait fait le chanteur de salsa panaméen Ruben Blades qui s’était présenté aux élections présidentielles en 1994. Le parti de Ruben Blades était tout de même arrivé en troisième position, sur 27 partis. Les artistes qui « tombent » en politique atterrissent généralement dans le champ de la culture. Herman Nau, ancien batteur de Tabou Combo, a fait une entrée tambour battant au poste de ministre de la culture en Haïti, poste occupé autrefois par le cinéaste Raoul Peck. Entre musique et politique, la culture semble être le poste frontalier le plus proche. La chanteuse grecque Melina Mercouri fut ministre de la culture, et au Brésil, Gilberto Gil, le chanteur de toutes les aventures musicales (Tropicália, rock, MPB), fait désormais entendre sa voix au ministère de la culture. Le chanteur engagé Mano Charlemagne avait été maire de Port-au-Prince avant de repasser la frontière pour « retomber » dans la musique. Hormis des séjours plus ou moins tranquilles dans le domaine culturel, les artistes ont rarement des visas de longue durée dans le territoire politique. La proximité frontalière et la notoriété des artistes fonctionnent comme deux données complémentaires, car la nomination d’un artiste célèbre à un ministère doit résonner comme une opération médiatique plausible. En cooptant un artiste, le monde politique montre qu’il n’est pas un microcosme de technocrates et de carriéristes fermé sur lui-même. Il est capable d’intégrer des personnalités qui ont un rapport sensible avec la société. Cela permet de rentabiliser un « signe fort » envoyé à « la société civile ».

L’Occident ne perd pas le nord

HARRY BELAFONTE Dans les rapports musique/politique en Occident, la musique apparaît souvent comme le côté humain caché des hommes politiques. Ainsi on a fini par apprendre que Robert Hue, et Luc Ferry jouaient de la guitare, Giscard d’Estaing taquinait l’accordéon, et Bill Clinton faisait des solos de saxophone. Qui aurait imaginé Robert Hue en tenue de rocker ? Ces dons musicaux, le plus souvent cachés, sont révélés au bon moment dans les médias en vue de casser une image peu conviviale de monstre froid, ou « d’animal politique ». Cependant si la musique apparaît comme le hobby normalisant des hommes politiques, elle n’ouvre pas la voie à la scène politique en Occident. Les aires de compétence et d’activité y sont relativement bien délimitées, et la politique y est perçue comme une chose trop sérieuse pour la confier à des amuseurs. En France la sphère du pouvoir appartient à des élites qui se reproduisent et protègent jalousement un espace de pouvoir. Il ne faut pas oublier, que, malgré le slogan liberté, égalité, fraternité, les femmes n’ont eu le droit de vote qu’en 1944, au pays des Droits de l’homme. L’espace du pouvoir politique en Occident est jalousement contrôlé par es notables locaux, des technocrates, des diplômés de grandes écoles. Dans les pays « du Sud », ou des Suds, le domaine musical offre souvent un espace d’expression ouvert à un public plus vaste et varié que celui des lecteurs de journaux.

Les chanteurs sans voix

Dans les pays du « Sud » la musique fait partie d’un espace de communication où le divertissement côtoie toutes sortes de discours sur la société, qu’il s’agisse de certains griots au service de tous les conformismes, ou de chanteurs aux textes dérangeants. C’est sans doute pourquoi, à l’instar des journalistes, musiciens et chanteurs ont été souvent victimes de pratiques répressives. Parfois la simple liberté de l’artiste est perçue comme une révolte par des mouvements à tendance totalitaire. Rien qu’en Algérie, Matoub Lounès le Kabyle, Cheb Hasni l’Oranais, Cheb Aziz, le Constantinois, sont morts victimes des extrémistes. Au Brésil durant les années de la dictature Chico Buarque, Caetano Veloso, et Gilbrto Gil furent contraints à l’exil., et Geraldo Vandré fut torturé à mort. Si l’on éteint ainsi la voix des chanteurs, c’est parce que la musique parle en même temps aux sens, à l’esprit et au cœur. Sa durée d’impression est plus forte que celle du discours politique. On ne compte plus les chansons qui ont eu autant d’écho qu’un pamphlet ou un tract de militant. Là où l’opposition et la presse sont baillonnées la musique peut s’envoler par-dessus les grilles de n’importe quelle prison et s’installer dans la mémoire et le cœur du public. Elle partage avec la propagande politique et le langage publicitaire l’efficacité du slogan. Quand le Béninois Stanislas Tohon chante « Nous sommes tous des Ivoiriens », ce refrain fait plus de mal à « l’ivoirité » qu’un discours de protestation de quatre pages.

Des partis à la partition

« La charité pillée », tel est le titre de l’album mis sur le marché du son par le parlementaire congolais Patrice Kadia, député de Moungoundou-Nord (département du Niari), au Congo Brazaville. Selon ce parlementaire, déjà à l’origine d’un Fonds pour le développement Egalitaire des Départements (FDED), la musique est plus efficace que les décrets rébarbatifs pour faire passer un message éducatif et des informations sur les droits élémentaires. Au Sénégal M. Talla Sylla, ancien vice-président de l’Assemblée Nationale a fait entendre sa voix en dehors du parlement, sous la forme d’un album de mbalax, portant le titre de Bay Gorgi. Talla Sylla est également dirigeant de parti politique, le « Jöf Jöl », parti du leader poilitique Moustafa Niass. Ces changements de registres restent encore anecdotiques, dans le sens politique musique. Mais si les hommes politiques changent de partitions c’est que le langage musical au-delà de sa rigueur rythmique, fonctionne en symbiose avec le langage de l’émotion. Peut-être aussi parce que la musique habite à un carrefour prestigieux : entre la conviction, la magie et la passion.

R L (Afiavimag)