Pour une brève introduction du blues

 

Longtemps classée comme une musique des basses classes, dans sa communauté d’origine, le Blues reste malgré tout la mémoire collective de tout un peuple, car c’est à travers sa thématique qu’on peut suivre à la trace le parcours de ces descendants d’Africains victimes du commerce triangulaire.   Un retour probable du Blues sur le continent africain comme source d’inspiration pour les jeunes musiciens restait-il possible ? Après tout, pourquoi pas ?

C’est au début du XXéme siècle que  l’on a eu les premiers enregistrements du Blues. « En 1912 William Christopher HANDY (1873-1958), a publié son premier Blues, « Memphis Blues » et provoqua un engouement universel pour ce genre de musique » (1).

Les origines

Quant à ses origines, elles restent obscures. Selon Elleen Southem « l’origine du Blues est encore moins connue que celle du Ragtime » (2). Mais s’il est difficile de situer l’origine exacte du Blues, on peut toutefois être sûr d’une chose, à savoir que les premiers à avoir joué ou chanté cette musique et qui continuent encore à le faire, sont les descendants de ces africains victimes de la traite négrière, que les européens ont pratiqués tout au long des XVe, XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles, voire même au XIXe, sur les côtes africaines avec dans une certaine mesure, la complicité de certains potentats locaux, « les fameux mafouks, qui au cours des razzias dans les villages africains étaient souvent obligés de tuer quatre de leur compatriotes pour en capturer un. (…) On a estimé au total à quinze ou vingt millions le nombre de noirs transportés ou tués durant leur capture » . (3) En arrivant en Amérique, ces Noirs ont amenés avec eux leurs traditions culturelles et musicales. « Dès le début de ces voyages, Jobson remarque l’importance de la musique dans la vie des africains ; il ne fait pas le moindre doute qu’il n’existe sur la terre aucun peuple plus naturellement sensible au son de la musique que celui-ci ; les principaux personnages (c’est-à-dire les rois et les chefs) la considère vraiment comme un ornement de leur état, si bien que la musique fait si rarement défaut lorsque nous leur rendons visite » (4)

L’héritage africain

Le Blues, comme tous les autres genres de musique noire américaines, découle de cette culture musicale. Les Noirs ont su garder cet héritage à travers les siècles. Et si les instruments traditionnels ont fait défaut par la suite, pour des raisons liées aux contraintes de l’esclavage comme l’interdiction faites aux Noirs de jouer du tambour pour ne pas communiquer entre eux, ces Africains ont su transmettre à leurs descendants leur passion pour la musique (puisqu’ils allaient jusqu’à maîtriser les instruments de leurs maîtres), et le sens qu’ils avaient de cette musique, à savoir celle d’accompagner tous les actes de la vie quotidienne, et d’être un moyen d’expression et de communication pour l’ensemble de la communauté. « En dehors des cérémonies, la musique africaine comportait des chants pour la chasse, des chants éducatifs, des chants commentant la vie de la communauté (allant jusqu’aux potins et à la satire) et de la musique de divertissement. (…) Une cérémonie était réussie lorsque tout le monde y avait participé, lorsque l’intercation entre danseurs, musiciens, et assistants avait contribué à la perfection de l’ensemble. Certes, la musique africaine offrait au maître de tambour ou au griot de village l’occasion de faire montre de leurs talents professionnels, mais c’est au sein d’un ensemble plutôt qu’à titre personnel, que la participation des professionnels était la plus importante » (5). Il faut rappeler que  » dans chaque village, les griots avaient comme fonction de distraire, mais aussi d’enseigner. Le griot était chargé de conserver l’histoire de son peuple et de la transmettre aux autres membres de la tribu. Jobson les compare aux bardes de la Grande-Bretagne » (6).

 On retrouve dans le Blues différents aspects de cette musique:                                 

– La tradition du griot,                                                                                                            

– Le style appel-réponse (7), spécifique de la tradition orale africaine,

– Le rythme, la mélodie ainsi que la dimension expressive et communicative.

On les retrouve particulièrement dans les chansons tristes des débardeurs, les « hollers », des esclaves dans les champs et les spirituals exprimant la douleur .

L’évolution du Blues et l’émergence de nouveaux styles

Mais si le Blues a conservé certains traits de sa culture musicale d’origine, il a subi par contre, et dans une certaine mesure, les influences des cultures des autres groupes sociaux qui ont co-existé avec les Noirs et notamment les groupes européens. « Le Blues a son caractère harmonique propre qui tient en partie à l’influence de la tradition européenne » (8). Mais malgré  cette influence européenne, le Blues reste fidèle à sa communauté de base notamment celle de ces créateurs .  » Dès les origines, le Blues se trouve lié aux basses classes et s’il était accueilli avec chaleur dans les maisons closes et les saloons des quartiers chauds, les gens respectables ne voulaient pas en entendre parler  » (9). Une grande partie des chanteurs de Blues a passé leur enfance soit dans les plantations du Sud, (Deep South), soit dans les ghettos des grandes villes. Et mis à part quelques grandes figures comme John Lee Hooker qui ont réussi à s’en sortir sans s’orienter vers le Rock, mais en restant dans le Blues,  beaucoup demeurent encore dans les ghettos ou les campagnes du Sud. L’arrivée des Noirs dans les grandes villes pour des raisons économiques ou pour fuir un Sud raciste, a eu un impact certains dans l’évolution du Blues, notamment dans l’émergence d’un style urbain, dont les le Chicago Blues est l’exemple le plus typique. Mais à coté de ce style rugueux et très « law-down », on note l’existence d’un style urbain beaucoup plus « soft », à savoir le City Blues (ou Blues classique) dont la caractéristique principale est d’être moins rude. Par ailleurs, ses interprètes étaient souvent féminins avec un piano ou un orchestre. On est donc là très loin du Country Blues (Blues rural) dont l’instrumentation était très rudimentaire: le plus souvent un chanteur qui est l’héritier direct du Country Blues, du point de vue de la rudesse, a redonné un nouvel élan au Blues par l’innovation instrumentale. C’est l’introduction des guitares électriques, des basses, des batteries et des cuivres dans l’accompagnement, en plus de l’harmonica et autres instruments « country ». C’est ce Blues urbain, dans sa version Chicago Blues, qui va jouer un rôle central dans l’émergence du Blues blanc.

Le Blues Blanc

Par Blues blanc, nous entendons cette nouvelle interprétation du Blues par des musiciens issus de la communauté blanche-américaine. La particularité de ce Blues est de donner la priorité aux instruments. C’est donc au travers de l’instrumentalisation que le feeling des jeunes blancs, comme Paul Butterfield, Musselwhite et tant d’autres qui sont allés apprendre le Blues à Chicago auprès des grands maîtres du genre comme Muddy Waters, trouve son expression. Ceci contrairement à la tradition Blues, qui préfère donner la priorité à la  voix, car le Blues est d’abord une voix, l,instrumentation n’étant là, selon John Lee Hooker, que pour accompagner. Beaucoup de musiciens blancs tiennent à cette particularité, et parmi eux Eric Clapton, qui soutient que « le Blues n’est pas entièrement négroïde, car s’il était, ce ne serait pas le Blues. Il est né d’une situation en partie noire et en partie blanche. C’est un peu comme un mélange de Country et de musique africaine. (…) Sans ces deux demi-cercles, il n’y aurait pas de cercle complet. (…) Le feeling qu’il inspire a été un formidable catalyseur. On peut avoir ce feeling n’importe où. Si votre vie, votre enfance ont été difficiles, vous aurez ce feeling, qui ou quoi que vous soyez noir, blanc, jaune etc … (…) Feeling est une notion clé dans tout abord du Blues, et plus particulièrement de celui que  jouent les blancs. Si loin puisse-t-il être parfois de son « modèle », on y trouve toujours avec plus ou moins d’évidence cet élément intranscriptible au sein duquel est pré-formé le climat d’un morceau. Il s’agit même certainement de ce que le blanc a été le plus soucieux de préserver des traits expressifs du Noir, tout en y inscrivant sa propre expérience affective » (10). Il faut préciser que ce phénomène d’appropriation ne s’arrête pas a l’émergence d’un nouveau style. Il va jusqu’à influencer toute la mouvance Rock, Folk et Pop Music des années sixties et seventies.

L’impact du Blues sur les autres courants musicaux

L’influence d’un Muddy Waters dans la musique des Rolling Stones, ou d’un Sonny Boy Williamson (Rice Miller) chez les Yard Birds, a été déterminante dans l’évolution des ces groupes. Il en va de même pour le Folk, avec des musiciens comme Leadbelly, Bukka White, Big Bill Vroonzy ou Sonny Terry. Il faut toutefois remarquer que l’influence du Blues sur le Rock’n’Roll s’est moins faite par l’Urban Blues dans sa version Chicago. Cette influence s’est fait beaucoup plus par la version Rythm’n’Blues, avec des musiciens comme Chuck Berry, « qui lui n’ignorait rien du Blues » (11). Il faut remarquer que beaucoup de musiciens de Blues s’étaient convertis dans le style R’n’B, voire même Rock, pour subvenir à leurs besoins, dans la mesure où le Blues pur avait amorcé un déclin durant les années soixante en termes de demande. Cela ne voulait pas dire que le genre avait disparu. Au contraire, l’effervescence créatrice du Blues bouillonnait dans les ghettos des grandes villes américaines, particulièrement dans une ville comme Chicago, préparant les explosions futures du genre. Du côté de la musique noire-américaine, le Blues reste une matrice des genres comme le Jazz, la Saoul Music, le Funky, voire même le Rap dans une certaine mesure. Le Blues reste une source d’inspiration permanente pour toutes ces musiques, car « c’est un rite mettant en scène un passé tragique, douloureux, qui doit rester vivace dans l’esprit de tous les membres de la communauté, sa fonction principale étant d’accentuer le particularisme du groupe au sein d’un monde qui n’est pas le sien, en éclairant toujours avec violence  la conscience qu’il a de lui-même, et en retenant avec passion la mémoire de la terre ancestrale. Ils tendent un piège vain mais beau au temps perdu  » (15). C’est donc cette dimension de mémoire collective au-delà d’un aspect purement musical, qui reste l’élément séduisant de cette musique, et qui expliquerait peut-être son succès auprès du public américain et européen.

Un nouveau public et le retour probable de l’Afrique

Le développement du Blues ne s’est pas limité seulement aux États-Unis. Au travers des tournées de l’Américain Folk Blues Festival et des groupes anglo-saxons des années soixante et soixante-dix, le Blues a pris contact avec le continent, il a trouvé un public d’amateurs qui a contribué à le faire connaître. C’est le cas en France du CLARB, (Comité des Amateurs de Rythm’n’Blues) qui œuvre beaucoup pour la diffusion de cette musique (notamment à travers sa revue « Saoul Bag ») et du réseau de clubs comme le « Cricketers » à Bordeaux, qui assure la tenue des concerts réguliers. Et l’Afrique dans tout ça ? Est-elle si indifférente à ce cousin éloigné, alors que le Rap, le Reggae et le Zouk inspirent tant de ses jeunes musiciens, à côté des rythmes propres de ce continent. Pourtant le Blues, autant que le Reggae, le Zouk et tant d’autres, fait partie de l’histoire culturelle de la Diaspora noire, de cette histoire que tant de jeunes musiciens  au travers de leurs pratiques musicales essaient de comprendre. C’est le cas de Youssou, pour qui la Jamaïque c’est l’Afrique et le Reggae ; cette musique qui vient de Gospel, du Soul et du Blues, est africaine, « les Jamaïcains qui la chantent sont des africains qui ont été déportés, ils ont une culture africaine », ou de Mamadou, qui trouve que l’Afrique est comme une mère qui aurait plusieurs enfants, et ces enfants seraient le Reggae, le Blues, le Zouk et la musique afro-cubaine. On voit donc malgré tout que, si le public africain est apparemment très éloigné du Blues, cette musique reste néanmoins fortement ancrée dans l’inconscient collectif du monde noir, et notamment de l’Afrique, cette mère qui ne saurait pas oublier ses enfants, aussi différents soient-ils.

Ahmed Mrambwani (Afiavimag)

Références bibliographiques:

(1) Eilleen Southern, « Histoire de la musique noire-américaine » Editions Buchet/Chastel.

(2) Idem

(3) Géo n°179

(4) Eileen Southern, « Histoire de la musique noire-américaine » Editions Buchet/Chastel.

(5) Idem

(6) Idem

(7) Idem

(8) Idem

(9) Idem

(10) Philippe Bas-Raberin, « Le Blues moderne depuis 1945″ Editions Albin Michel

(11) Idem