La sorcellerie Insaisissable en Afrique

 

« C’est pas sorcier ! », l’expression est trompeuse. La sorcellerie se promène d’une représentation à l’autre entre imaginaire occidental et réalités africaines. Elle montre le pouvoir des mages, fées et enchanteurs, gestionnaires de l’émerveillement, mais elle est aussi le point de passage vers le monde ténébreux de l’occulte et des forces du mal, dont l’intermédiaire est le sulfureux sorcier, figure de l’archaïque et du charlatanisme. L’aventure coloniale et l’esprit scientifique ont sérieusement brouillé la lecture de ce phénomène qui est d’autant plus fuyant que l’on cherche à le cerner.

Mon sorcier mal aimé

C’est dans l’inoubliable Tintin au Congo de Hergé. Milou, le caniche de Tintin, terrasse un énorme lion qui terrorisait un village africain. Preuve par neuf de la puissance coloniale. Le sorcier des Babaoro’m, coiffé d’une casserole sur la tête, comprend le danger de cette concurrence déséquilibrée. En français dans le texte, la réflexion du tout-puissant sorcier donne exactement ceci : « Ce petit blanc li a pris trop d’autorité. Bientôt, li Noirs n’écouteront plus moi, leur sorcier. Il faut en finir avec li petit Blanc. ». Le duel tournera à la défaite du sorcier. Grâce à la technique, et à l’aspirine qui chasse les mauvais esprits, Tintin maîtrise la situation, d’autant plus qu’il met fin à une guerre tribale (les Babaoro’m contre les m’Hatouvou) suscitant l’adoration des m’Hatouvou : « Toi y en a grand sorcier ! Toi y en a devenir roi des m’Hatouvou ! » La langue coloniale instaure tout un lexique de péjoration pour dire le monde complexe des pratiques rituelles africaines, où préoccupations spirituelles, magie instrumentalisée et religions traditionnelles dorment dans la même case. Selon une série d’équations dégradantes, religion = superstitions, objets cultuels = gris-gris, fétiches, et officiant = sorcier. Dans le Nouveau Monde, avant les mouvements de réhabilitation culturelle des années 1930, le sorcier (qui a également fait le voyage tragique dans les cales des bateaux négriers) apparaîtra comme un être maléfique. On le voit sous les traits d’un ténébreux serviteur des forces occultes, terrible virtuose des poisons et des envoûtements, familier des sacrifices sanglants. Pire, il peut aussi être un allumeur de révoltes et d’incendies aux conséquences catastrophiques. Dans ce cas, adieu sucre, tabac, coton, belles demeures et fortune tranquille. Makandal, « le sorcier mandingue » conçoit un plan d’empoisonnement général des colons de Saint-Domingue (1757-1758). Puis Boukman, un autre vaudouisant, lance l’insurrection de 1791, dont l’alchimie révolutionnaire transforme Saint-Domingue en Haïti. Néanmoins la phobie du sorcier a des sources très anciennes.

Une vieille histoire

La phobie du sorcier a pris de la consistance dans deux puissants courants de pensée : les trois grandes religions monothéistes (le Judaïsme, le Christianisme, l’Islam) et le culte de la pensée scientifique. La Loi de Moïse interdit de parler aux devins, sous peine de souillure ; le Nouveau Testament condamne toute fréquentation de magiciens , et l’Islam rejette toutes les formes d’idolâtrie. L’extension géopolitique de la Chrétienté et l’expansion de l’Islam ont considérablement réduit et parfois liquidé les religions polythéistes. Ces dernières ont favorisé une multiplicité de divinités, provoquant une prolifération animiste du sacré, une inflation de rites et de sacrifices. En France, Chateaubriand se félicitait que le Génie du Christianisme ait balayé toute cette confusion de dieux vagabonds de l’Antiquité gréco-romaine, et l’encombrante indistinction homme/animal des centaures, sirènes et autres satyres. Les gardiens de cultes polythéistes ont fini dans deux classements différents « Nord/Sud » : d’un côté, les prêtresses grecques, les vestales romaines, les vénérables druides, et de l’autre les sorciers africains et leur attirail de gris-gris, fétiches, peaux de léopards, amulettes, jupettes de paille et masques mystérieux. Le surnaturel vaincu en Occident y survit dans un merveilleux nostalgique et commercial : Merlin l’Enchanteur, les sorcières de la série Charmed, et autres Harry Potter. Dans l’Europe chrétienne l’Inquisition avait procédé à une terrible et brûlante chasse aux sorcières. Or l’expansion coloniale allait par la suite mettre en contact « la sorcellerie » africaine impuissante face à un capitalisme militarisé s’appuyant à la fois sur un Christianisme « civilisateur » et sur une science triomphante. Que valaient les gris-gris et fétiches des sorciers contre les fusils et les canons ? Il a fallu un énorme travail des anthropologues pour normaliser en termes scientifiques le monde de la sorcellerie. Le terme sorcier, appliqué à l’Afrique, reste terriblement péjoratif et fourre-tout.

Le sorcier africain : une appellation non contrôlée

L’appellation non contrôlée de sorcier africain alimente une sorte de ghettoïsation dans la banlieue pauvre du spirituel. Elle ne permet pas de comprendre la complexité du phénomène en Afrique. La plupart du temps, les gardiens de cultes africains privilégient soit le culte des divinités, soit la divination, soit la médecine traditionnelle à base de plantes. Ceux qui se livrent à des pratiques maléfiques sont souvent mal vus et sont parfois chassés ou tués en cas de crise de société. Dans l’aire culturelle bantoue l’on dissocie le guérisseur (mganga) du sorcier jeteur de sorts (ndoki). Chez les Yorubas on fait une distinction entre le babalorisha (le serviteur des divinités), le babalawo (le devin), le babalosaïn (le guérisseur) et le babaegun (préposé aux cultes mortuaires). Dans le sud de trois pays du Golfe du Bénin (le Togo, le Bénin et le Nigéria) la technique de divination Fa ou Ifa présente une très grande sophistication. A Madagascar on distingue l’officiant et guérisseur traditionnel, l’ombiasy , du sorcier pratiquant la magie noire, le mpamosavy, mais on accorde une grande importance à la divination des mpanandro, mpisikidy, mpamintana. Cependant les différents domaines ne sont pas rigoureusement séparés. Ce qui prévaut de plus en plus c’est une tendance à la concentration. La plupart du temps le sorcier choisit soit de se limiter à des pratiques bienfaisantes, soit de « travailler des deux mains » en accédant à la requête positive ou malfaisante du client considéré comme responsable des effets de sa demande. Ainsi la sorcellerie en tant que force surnaturelle aze au Bénin, peut se décliner sous une forme positive (azewe) ou négative (azevè). La perception extérieure de ce phénomène est également brouillée par le fait que l’on regroupe sous le vocable sorcellerie la dimension religieuse (explication du monde, cosmogonie éthique, dimension sacrée) et les pratiques magiques visant à la captation de l’énergie spirituelle pour se renforcer ou pour obtenir des résultats matériels. Le prix à payer peut être la mort d’une personne alimentant les « mangeurs d’âme ».

Sorcellerie à bout portant : le côté obscur

Le cinéaste Burkinabé Idrissa Ouedraogo raconte dans le film Yaaba, 1989, (grand-mère, en moré) l’histoire d’une vieille femme solitaire qui suscite l’hostilité d’un village et finit par être lynchée, car elle est considérée comme une sorcière. Dans l’Afrique contemporaine le cas n’est pas rare. L’exode rural et les guerres civiles ont laissé sur le carreau des femmes âgées et des enfants soldats qui sont comme des bouches inutiles, révélatrices des limites de la solidarité des sociétés fragilisées. Ce ne sont pas de vrais sorciers, mais des boucs émissaires des angoisses collectives. Ils diffèrent des sorciers institutionnels. Ces victimes sacrifiées en temps de crise rappellent le cas du pharmakon dans la Grèce antique, c’est-à-dire des personnes au statut marginal (prisonniers de guerre, handicapés, étrangers, esclaves) que l’on sacrifiait en cas de calamité, d’invasion, de famine ou d’épidémie. René Girard explique très bien dans l’excellent livre La Violence et le sacré le fonctionnement thérapeutique de ces meurtres collectifs ritualisés. Par ailleurs, en Afrique, l’idée que des forces occultes puissent être utilisées à des fins maléfiques suscite souvent des soupçons périlleux en cas de mort naturelle imprévue, de maladies répétées ou de réussite spectaculaire subite. Face à ce côté obscur et insaisissable de la sorcellerie punitive, beaucoup d’Etats africains tentent de réguler la violence incontrôlable des instances occultes par l’instauration de répression légale. Ainsi le Code Pénal du Tchad (art. 173) et celui du Cameroun (art. 251) condamnent les pratiques de sorcellerie délinquante. La complexité reste entière, car par son implantation dans la culture traditionnelle, le sorcier impose sa présence, même détestée, dans le tissu relationnel et il peut au besoin soit être utilisé comme exécuteur de châtiment soit comme intermédiaire indispensable dans certaines enquêtes policières, comme dans Sorcellerie à bout portant du Congolais (Kinshasa) Achille Ngoye.

Les métamorphoses imprévisibles

Le mot sorcier véhicule donc en permanence plusieurs significations. Son aspect « géométrie variable », par sa force de captation d’investissement psychique, en fait un support d’explication, d’interprétation et d’influence sur l’opinion. La sorcellerie vue négativement sert à expliquer l’une des calamités de l’Afrique contemporaine, le sida, notamment en République Démocratique du Congo et en Afrique Australe (Afrique du Sud, Bostwana, Swaziland). Les enfants désocialisés issus des guerres civiles sont parfois accusés de le véhiculer. Les sorciers guérisseurs nganga acceptés comme tels en Afrique bantoue peuvent jouer un rôle pour véhiculer l’information, alors que les personnes considérées comme porteurs ensorcelés sont mal vues et parfois maltraitées. Un cas particulier à la confluence entre pouvoir et sorcellerie de manipulation est fourni dans la presse internationale à propos du président gambien Yayah Jammeh (élu régulièrement depuis 1996). A l’aide de formules magiques, de prières inspirées du Coran et de plantes, le président a fabriqué « un remède miracle ». De même qu’autrefois les relations entre pouvoir politique et religion étaient très répandue, avant le choix de la séparation des pouvoirs, les rapports entre pouvoir et sorcellerie n’ont nullement disparu. Les féticheurs et les marabouts ne sont nullement absents des contextes électoraux. Invoquée même à l’occasion d’un match de football, la sorcellerie est trop enracinée dans l’espace entre l’inconscient collectif et le surnaturel pour disparaître du paysage mental. Pire, les marabouts concurrencent les thérapeutes sur le continent de Descartes, Kant et Freud.

R.L (Afiavimag)

1/ Lévitique, XIX, 31, et XX, 27, Deutéronome, XVIII, 10-12, Isaïe, XIX, 3.

2/ Galates, V, 20, Apocalypse, XXI, 8

3/Ombiasy : contraction de olona be hasina, littéralement homme ou être plein de vertus.

4/ René Girard, La Violence et le Sacré, Paris, Grasset, 1972. Le terme pharmakos est également utilisé.

5/ Eric de Rosny, (dir.) Justice et sorcellerie, Paris, Karthala et Yaoundé, Presses de l’UCAC, 2006

6/Achille Ngoye, Sorcellerie à bout portant, Paris, Gallimard, 1998.

7/ Nous signalons à ce propos les livres suivants : Peter Geschiere, Sorcellerie et politique, la viande des autres, Paris, Karthala, 1995 et Alfred Adler, Roi sorcier, mère sorcière, parenté, politique et sorcellerie en Afrique Noire, Paris, Editions du Félin, 2006.