Tatouage et Piercing : marqueur identitaire et phénomène psycho-social

Au sommet de cette nouvelle ère de l’image, le tatouage et le piercing ont bonne presse auprès de la jeunesse. Nous assistons à une véritable popularisation de ces pratiques. Elles étaient pourtant jadis réservées en Occident aux personnes en marge de la société tels que les punks, les prisonniers, les prostituées, les marins. Depuis leur réapparition dans les années 70 avec les hippies et leur démocratisation dans les années 90 avec les défilés de haute couture, le corps devient alors un accessoire de mode, un médiateur artistique.

Marqueurs corporels, marqueurs Psychologiques et sociaux

Les modifications corporelles telles que le piercing et le tatouage sont réapparus en France aux alentours du 18è siècle, rapportés par les marins et navigateurs en guise de souvenirs de leur voyage dans le Pacifique Sud. Elles avaient été bannies par l’église catholique, qui ne toléraitt aucune altération de la création divine. Il est vrai que ces pratiques étaient jusqu’à présent réservées aux marginaux tels que les Punks, souhaitant notifier de manière visible leur refus d’adhérer à la société, et elles suscitaient par conséquent rejets et préjugés.

Un mode de punition

Les écrits retrouvés sur le sujet en témoignent. Ils affichent le caractère psychopathologique sur fond discriminatoire du piercing et du tatouage comme une automutilation et la douleur comme une catharsis perverse. On découvre une mission punitive du tatouage : un voleur peut être condamné à se faire tatouer et à endurer la douleur que cela procure. Cette vision péjorative du tatouage se retrouve dans l’histoire chez les Romains qui marquaient, comme on peut marquer le bétail, les soldats des légions, de même que les esclaves et les criminels. Les esclaves étaient également tatoués en Grèce avec le nom du maître. En 720 av JC, au Japon, un chef de rébellion a été condamné par tatouage en signe de honte. Ce mode punitif avait pour but de marquer le sujet à vie. Il a été banni et sa famille exclue de la société. C’est le début d’une longue épopée vers la vision négative du tatouage. Par la suite, il demeure réservé aux exclus, aux prostituées (Geishas), aux criminels, aux gangs. Les Yakusas sont apparentés à la mafia japonaise et chaque membre subit un rituel initiatique à travers le tatouage. La douleur provoquée par cette pratique met en exergue le courage de l’initié, et la permanence du dessin, sa loyauté au clan. Ces rites initiatiques sont exercés tel un art à part entière par des grands maîtres tatoueurs.

Les piercings génitaux ont, dans l’histoire, deux inclinaisons : une prétention érotique censée améliorer ou « pimenter » les relations intimes (présence en Inde du piercing dans le Kama Sutra) et une vocation punitive, voire humiliante et destinée à éviter ces mêmes relations (piercing du pénis muni d’un cadenas chez les esclaves romains).

On garde en mémoire certains directeurs d’école qui refoulent des élèves percés sur le visage et la réticence de quelques employeurs à embaucher des jeunes pratiquant le « body art ».

Cependant, ces pratiques ont été vraiment démocratisées dans les années 90, par le biais de « people » telle Madonna. On se souvient aussi de Jean-Paul Gauthier qui avait défrayé la chronique en organisant le premier défilé de mode avec des mannequins percés et tatoués.

Un rite de passage

Aujourd’hui, ces pratiques sont de plus en plus usitées et génèrent un engouement indéniable, en particulier chez les adolescents et les étudiants. A l’ère du dictat de l’image, de la beauté, de la plastique et du paraître, le tatouage et le piercing permettent d’exister au travers de ce que l’on montre, d’utiliser son corps comme un accessoire modelable à l’infini afin de correspondre au mieux à un idéal personnalisé de la beauté, de l’esthétisme, de la séduction, toutes couches sociales confondues. Les modifications corporelles permettent aux jeunes de se réapproprier l’image de soi, en créant de toute pièceun soi cohérent, un équilibre entre le « vu du dedans » et le « vu de l’extérieur ». L’art corporel est aussi un médiateur. Outre l’effet de mode , ou la volonté d’appartenance à un groupe ; ils constituent l’autocréation d’un rite de passage balisé par des marques visibles sous forme d’ archive de soi, et la douleur n’est que la conséquence de cette démarche personnelle. En Amérique centrale, le piercing au téton était exclusivement réservé aux hommes, et témoignait d’un rite de passage à l’âge d’adulte.

Autant aussi célèbre, le tatouage facial nous vient des Iles du Pacifique. En Nouvelle –Zélande, les Maoris le pratiquent lors d’une cérémonie traditionnelle symbolisant le passage de l’état d’enfant à celui d’adulte. Ce tatouage particulier appelé « Moko » est pratiqué par des artisans tatoueurs appelés « Tohunga-ta-oko ». Ils utilisent comme instrument un ciseau en os. Son utilisation en rend l’acte particulièrement douloureux, provoquant souvent un boursouflement provisoire du visage, et la douleur éprouve le courage de l’initié en symbolisant ainsi force et virilité. Un homme dont le visage est intact est mal vu dans la société et est considéré comme efféminé. Chez les guerriers, il est un symbole sexuel évident.

En Nouvelle Guinée, les Papous se trouent la cloison nasale afin d’y introduire des bijoux en os, et plus rarement en bois. Cette pratique a pour but de créer un lien spirituel avec les animaux de qui les os provenaient. Réservée aux hommes lors d’une cérémonie de rite du passage à l’âge adulte, cette pratique sert également à impressionner les femmes en vue d’en épouser une plus tard.

Il serait donc simpliste d’expliquer ce phénomène dans notre société actuelle dans le seul cadre des milieux pornographiques, sadomasochistes, fétichistes, etc. il reste plus général et plus étendu dans le cadre d’une recherche d’image de beauté et une recherche d’individualité. Il est la marque publique et privée d’une véritable identité personnelle.

Un mode d’expression

En effet, la fascination que le « body art » procure chez les jeunes malgré les risques et inconvénients, résulte de l’incroyable outil d’expression qu’il constitue. Il permet de devenir son propre créateur (avec son propre corps comme support on devient une œuvre vivante !), de commémorer un évènement important ou une période traumatique surmontée (deuil, adolescence, anniversaire, réussite d’un examen, etc.). C’est parfois un acte thérapeutique. Un perçage ou un tatouage nécessite une période de guérison pour cicatriser ( quelques jours ou quelques semaines). Cela oblige le sujet à porter une attention toute particulière sur soi et son corps.

L’histoire prouve que les arts corporels existent depuis toujours puisque le premier tatouage a été découvert à la période néolithique. Leurs rôles dans l’histoire étant divers, ils peuvent être prophylactiques, thérapeutiques, identitaires ou tout simplement esthétiques, et touchent presque tous les peuples. Le phénomène dans les sociétés modernes occidentales s’uniformise comme si ceux qui le pratiquent partagent les mêmes occupations, la même conception de la société, les mêmes attentes. Au-delà de ces constatations, le tatouage, le piercing, le « body paint », les implants et autres relèvent d’une véritable discipline artistique ayant pour support commun le corps.

Risques et Prévention

Le piercing et le tatouage ne sont pas des actes anodins, ils sont avant tout une intervention médicale directe sur la peau et qui comporte quelques risques. Pour éviter tout risque d’infection et de contamination il est nécessaire de prendre quelques précautions en respectant certaines mesures d’hygiène strictes : les locaux doivent être propres, les mains lavées soigneusement avant et après chaque acte, le matériel stérilisé et à usage unique.

Marlène Gervais (Afiavimag)