Tout mariage forcé est arrangé mais tout mariage arrangé n’est pas forcé

Comment distinguer le mariage arrangé du mariage forcé ?

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Touria Bellitou, doctorante à l’université de Bordeaux II, nous explique la différence entre le mariage forcé et le mariage arrangé. A l’origine, ils étaient conclus dans le but de créer des alliances acceptées par des sociétés voisines. Un paradoxe saute alors aux yeux : les mariages arrangés durent plus longtemps que les unions consenties…

AFIAVImag : Pour ceux qui pensent que le mariage est l’aboutissement d’une rencontre basée sur l’amour libre et le choix individuel, l’idée de mariage « arrangé » n’est-elle pas une contrainte ?

Touria Bellitou : L’idée que la plupart des gens se font du mariage arrangé est faussée. Il y a une confusion entre le mariage arrangé, avec le consentement libre et explicite des intéressés, et le mariage forcé qui est imposé à des individus ciblés. La confusion vient du fait que tout mariage forcé est arrangé mais tout mariage arrangé n’est pas forcé. D’où cette image de contrainte scandaleuse associée au mariage arrangé. Cependant, certains individus choisissent de s’unir librement, selon le modèle du mariage arrangé, où ils participent activement à la « sélection » de leur conjoint. Ils procèdent de la même manière que les tenants du mariage libre, sauf que ce dernier est basé sur des rencontres supposées faites au hasard. Elles seraient soi-disant le résultat d’un libre choix. En réalité dans le cas des mariages arrangés, les intéressés contrôlent et organisent ces rencontres, avec l’aide de leur entourage qui va, au préalable, les filtrer. On parle de rencontres amoureuses libres et de choix du cœur. Dans l’autre cas il s’agit de rencontres planifiées, organisées, ce qui n’empêche pas le coup de cœur. Mais au fond, toutes nos rencontres sont influencées par nos cultures, nos valeurs, notre attachement à notre rang social et à nos principes familiaux. Peu de rencontres sont le résultat d’un pur hasard. Beaucoup sont le fruit de notre identité sociale. Si le mariage arrangé est imposé, c’est une contrainte ; on tombe alors dans le mariage arrangé forcé. S’il y a une décision libre de la part des intéressés, le mariage arrangé ne peut être considéré comme une oppression mais comme un moyen de créer une rencontre et de fonder une famille, en cas d’affinité.

Comment distinguer le mariage arrangé du mariage forcé ?

Tout d’abord, la frontière entre les deux cas est extrêmement mince, d’autant plus que, dans certaines cultures, il y a de plus en plus d’amalgame entre les mariages arrangés consentis et les mariages arrangés forcés. La première étape fondamentale dans le mariage forcé est l’arrangement conclu par les familles à l’insu des futurs conjoints. Tout mariage forcé est arrangé, parce qu’il a été décidé sans le consentement des individus concernés. On peut ainsi définir le mariage forcé : c’est une déviance du mariage arrangé. Ce dernier est une pratique partagée par la plupart des cultures qui y voient un moyen d’établir des liens, de préserver des biens et de reproduire ainsi des schémas familiaux. Le mariage arrangé est planifié par l’entourage des jeunes gens, dont le désir est de « fonder une famille » en ayant la possibilité de choisir leur futur conjoint. L’un est le résultat d’une rencontre favorisée par l’entourage avec le consentement des individus, tandis que l’autre est une obligation imposée avec violences psychologiques, voire physiques. Aujourd’hui le mariage forcé est condamné par la loi. Il porte atteinte aux droits de l’Homme, et même aux droits de La Femme. Ces dernières sont le plus souvent victimes de ce type d’arrangement familial, d’autant plus qu’il viole leur principe de liberté et d’indépendance en tant qu’individu.

Quel type de population a recours au mariage arrangé ?

Jusqu’à la fin du XIXéme siècle, la pratique du mariage arrangé ou forcé était ordinaire dans les classes aisées en Europe. Cette pratique persiste encore dans un certain rang social, mais on en parle davantage à propos de la population migrante, plus précisément d’origine musulmane. Par ailleurs il y a une déviance du mariage arrangé qui, dans le contexte migratoire, aboutit souvent à une union forcée. L’Islam préconise le consentement libre des intéressés et précise que toute union forcée est vouée à l’échec. Il est à éviter pour le bien-être des individus.

Comment expliquer la persistance du mariage arrangé ou forcé dans le cadre de l’immigration ?

Autrefois ce type d’union était pratiqué aussi dans l’Hexagone mais aujourd’hui ces mariages arrangés ou forcés persistent plutôt dans certaines familles d’origine étrangère. Ils expriment une vraie difficulté à intérioriser les règles qu’exige le mariage français : la liberté de chaque individu à choisir son conjoint sans aucune pression sociale et familiale. Cette persistance révèle la fragilité de la situation dans laquelle ces individus se trouvent dans la société d’accueil. Cette dernière n’arrive pas à les intégrer et à les accepter comme des citoyens à part entière. L’ambiguïté de leur appartenance et la difficulté de s’intégrer les renvoie à des pratiques originelles qui leurs semblent « protectrices ». Ils les utilisent pour se sentir rattachés à une société qui les rassure. N’oublions pas que les mariages arrangés ont toujours été conclus pour créer des alliances et se faire accepter par des sociétés voisines, des clans et des familles. La population migrante n’arrive pas à se détacher de cette pratique qui est un moyen de garantir une appartenance identitaire, ce qui ne justifie nullement ces pratiques violentes. Il est important que l’Etat favorise l’intégration de ces migrants pour qu’ils se sentent mieux insérés dans notre société. Autrement dit, tant que l’immigré se sentira fragilisé par sa situation d’accueil, il continuera à instrumentaliser l’union conjugale à des fins communautaires. Pour lui, c’est un moyen de préserver le connu, de se protéger de l’inconnu, de rester en contact avec ses origines. Finalement, le mariage arrangé a trouvé sa raison d’être en situation d’immigration.

Contrairement à une opinion courante, les mariages arrangés sont plus solides que les relations de couples basées sur la liberté. D’où vient ce paradoxe ?

Si les principes de base sont respectés comme dans un mariage arrangé « libre », les intéressés participent au choix du conjoint, l’union devient plus solide. C’est encore plus vrai si les conjoints ont la même vision du mariage, c’est à dire un engagement à vie pour fonder une famille. L’individualisme a un rôle réduit dans ce type d’union. Ce qui est important c’est le couple familial et social, dans le sens où ce ne sont pas seulement deux individus qui se sont engagés mais tout l’entourage familial. Cela peut paraître paradoxal mais ce n’est pas le cas. C’est une suite logique dans laquelle le partisan du libre choix s’appuie sur le principe d’une option purement individuelle. Il peut changer d’avis à tout moment et est libre d’agir comme bon lui semble, d’où cette fragilité basée sur le bon vouloir de chacun. Par contre, les mariages arrangés sont la conséquence d’une implication de nombreuses personnes qui se sont engagées auprès du couple, afin de permettre son fondement et sa durabilité. Les personnes qui ont accompagné la construction du couple jouent le rôle de médiateur matrimonial, en cas de difficulté. Ainsi, le couple ne peut décider de se quitter sans avoir l’approbation de l’entourage. Des aides concrètes vont être apportées par le milieu familial pour faire durer le couple. Cependant un critère vital de la stabilité est que les conjoints adhèrent aux valeurs du mariage arrangé : un respect mutuel, un engagement à vie, la priorité à la famille etc. Sinon, le couple est voué à l’échec. Et si l’entourage s’aperçoit que l’un des conjoints ne respecte plus ces principes, la demande de séparation est acceptée et le couple reçoit un soutien moral.

Que deviennent la séduction, l’amour et la sexualité dans le mariage arrangé ?

Le mariage arrangé consenti n’enlève nullement le besoin de séduire et d’être séduit. Bien au contraire, les conjoints appliquent la séduction pour se plaire et mieux se connaître. Là aussi, l’entourage joue un rôle essentiel en transmettant l’art de la séduction et les différentes pratiques sexuelles. Quant à l’amour, il vient avec le temps. Il est créé par le jeu de la séduction et la connaissance de l’autre. On se marie d’abord et l’amour vient après. Concernant la sexualité, elle est l’aboutissement de tout cela. Certains couples restent des mois ensemble avant de consommer le mariage. Ils estiment avoir besoin de mieux se connaître et mettent en œuvre des jeux amoureux.

Dans beaucoup de cultures contemporaines, très marquées par le féminisme et la tyrannie du plaisir, on perçoit le mariage arrangé comme une aberration. La réalité n’est-elle pas plus complexe ?

Sans rentrer dans un débat, la réalité est beaucoup plus complexe qu’elle ne le paraît. Même dans les cultures contemporaines, certains individus défendent le mariage arrangé qui est pour eux une forme de garantie d’union durable. Ce qui est une aberration pour les uns est une bénédiction pour les autres. Après tout, l’individu n’a t-il pas le droit de choisir son mode d’union conjugale ?

Pour terminer, diriez-vous que le mariage arrangé a de beaux jours devant lui Ou est-il condamné à une mort lente ?

En partant du principe que le mariage arrangé consenti est l’aboutissement d’une rencontre organisée, il a de beaux jours devant lui. D’autant plus qu’il y a un nombre croissant de jeunes qui se tournent vers leur entourage ou des structures spécialisées, telles que les agences de rencontres, les sites web. Leurs annonces sont sans équivoque : « rencontres à des fins de mariage, mariage si affinité, personne sérieuse désirant fonder une famille ». Le mariage arrangé est devenu un concept vendeur qui se transforme pour mieux répondre à une demande plus spécifique et plus exigeante. Ce type de mariage a alors un bel avenir, même s’il crée des pratiques parallèles destructrices.

 Yékini (Afiavimag)