Un passage obligé pour comprendre l’Afrique

Serge Guézo a une expertise avérée dans les projets de développement durable. Pour être plus efficient dans la promotion du patrimoine culturel africain, il a fondé le Collectif Mémoire de l’Humanité, organisateur du festival éponyme depuis 2017 au Bénin. En prélude à la deuxième édition de l’événement prévu du 03 au 26 d’août, le prince ouvre ses portes à afiavimagazine.com

Serge Guézo, vous êtes un prince des royaumes d’Abomey et de Savè ; de la France où vous vivez aujourd’hui, comment appréciez-vous les affaires royales au Bénin?

Avec grand intérêt, d’autant plus que je suis un prince. L’éducation reçue de mes panégyriques m’amène à être toujours en représentation, un marqueur de la  notion fondamentale d’appartenance à une collectivité.

Le rôle prépondérant que mes parents jouent dans les cours royales me permet aussi d’avoir un regard lucide sur les enjeux socioculturels et institutionnels. Il faut renforcer la place des chefferies, sous-bassement de la concorde nationale et identitaire. C’est mon combat dans la sous-région Ouest africaine où le Bénin est considéré et respecté.

Vous êtes aussi à l’origine de la démarche pour la restitution du patrimoine culturel africain qui a reçu une fin de non-recevoir des autorités françaises sous François Hollande ; comment avez-vous vécu ce camouflet ?

Plutôt mitigé, mais pas abattu; ce qui se joue à un si haut niveau est d’ordre géopolitique, juridique, sociétal et socio-économique. C’est une question de rapport de force et de diplomatie d’influence.

Il faut reconnaître que les relations  bilatérales ne sont pas en notre faveur, et quand en termes de symbole on ose marquer un tel coup sans associer l’ensemble des pays du continent, on court un gros risque.

Le Nigeria à son tour vient de réclamer à l’Angleterre, les Bronzes d’Ilé Ifè ; c’est aussi un marqueur du réveil du peuple africain, un acte politique.

Pour vous, qu’est-ce qui a finalement été déterminant dans le revirement de la partie française ; l’avènement du président Macron ou leeadership des nouvelles autorités béninoises ?

Rendons ici un hommage appuyé aux militants des premières heures notamment messieurs Louis-Georges Tin, Pascal  Alabah, Roger Ahoyo ; leurs majestés Dédjrangni Agoli-Agbo et Adétutu Onishabè, ma fille Fifamè Adéyinka Youleng pour ne citer que ceux-là. Leurs actions conjuguées ont permis une prise de conscience nationale voire internationale favorable à l’acceptation de la demande de rétrocession.

L’avènement du président Emmanuel Macron à la tête de l’État français, le leadership du président Talon ainsi que le travail abattu par ses ministres et leurs services y ont aussi contribué.

Maintenant que le processus de rétrocession est engagé, quelles sont vos actions de veille pour que les fruits tiennent la promesse des fleurs ?

Nous devons redoubler d’efforts sur le terrain juridique et renoncer à faire cavalier seul car sans une vision prospective, la commission  Felwyn Sarr-Bénédicte Savoye imposera sa propre sensibilité et, sait-on jamais, à minima.

Écran Sans Frontières et le collectif Mémoire de lʼHumanité sont des structures que vous animez ; comment sont-elles nées et quelles sont leurs actions en France et au Bénin ?

Écran Sans Frontières (ESF) est à la fois une association et un Club Unesco créé par Madame Marie-Ange Billot-Thébaud en France ; j’en suis devenu le vice-président. Nous avons créé ensemble la société Jatrophprod-Bénin, filiale de Jatrophaprod-France et nous travaillons beaucoup sur des projets de long métrage, fiction ou documentaire.

Nous sommes en partenariat avec des communes pour la diffusion des films  projetés  lors du Festival international de films itinérants mémoire de l’humanité (FIFIMH) dont ESF à la gestion des projets circuit touristique du pays des ancêtres et colloques d’envergure internationale.

Nous souhaitons promouvoir également les artistes béninois et africains dans un théâtre en région parisienne.

S GuézoParmi vos projets pour le rayonnement du Bénin, un circuit touristique et un festival de film itinérant ; de quoi s’agit-il précisément ?

L’objet du circuit touristique, c’est la valorisation de la culture de résilience exprimant l’authenticité de nos territoires. Le Festival est comme une reconstruction improbable, une niche de tourisme mémorielle, culturelle, cultuelle et festive ; un passage obligé pour comprendre ce continent africain, riche de ses identités plurielles et multiples.

Il s’agit de promouvoir un langage, une certaine culture de l’image et de l’oralité à travers un regard transversal sur les Africains, les Afro-descendants ou leur diaspora originelle dissimulée dans les Amériques, les Caraïbes, l’Océan Atlantique et l’Océan Indien.

Vous avez également à votre actif, des commémorations annuelles d’envergure internationale ; quelles sont-elles et pour quelles finalités ?

Il s’agit essentiellement de trois dates symbolisées par les mémoriaux de Toussaint Louverture, la Porte du Retour et la Porte du Non Retour. Nous entendons coproduire de l’intelligence en stimulant des rencontres  sur  nos territoires avec de jeunes universitaires.

Nous saluons l’initiative du Bénin de créer un Musée Toussaint Louverture à Allada mais nous ne sommes pas d’accord sur la terminologie utilisée et comptons le faire savoir bientôt aux décideurs.

Il faut travailler à renforcer notre conscience collective à être les acteurs de notre développement inclusif et sociétal.

Parlant de commémorations, celle du bicentenaire de votre aïeul, le roi Guézo, pointe déjà à l’horizon ; que peut-on retenir d’essentiel dans la panoplie des manifestations envisagées ?

Des festivités à Abomey du 3 au 17 novembre  2018  sous l’égide du président de la République, mais aussi dans plusieurs autres villes du Bénin. Symboliquement, le bicentenaire sera célébré sur 4 années en souvenir des 40 années de règne du roi.

Un colloque international est également prévu au Musée du Quai Branly à Paris avec une exposition d’envergure internationale.

Qui finance Écran Sans Frontières et le Collectif Mémoire de lʼHumanité?

Nous sommes une initiative privée basée sur l’écotourisme, la mise en œuvre d’outils modernes comme la plate-forme et l’application sourcedelhumanite.com. Nos ressources proviennent essentiellement des ventes de billets pour diverses thématiques et des produits dérivés. Une contribution de nos partenaires  du Collectif et notre apport personnel viennent en complément à ce modèle économique et social.

Concrètement, que peut-on attendre de la décennie internationale des personnes d’ascendance africaine ?

La décennie des personnes d’ascendance africaine a pour objectif de déconstruire les paradigmes qui nous conditionnent et dont les conséquences  sont des marques d’aliénations.

Ce qu’on peut en attendre, c’est d’abord sa vulgarisation, son appropriation, sa pédagogie ; on doit en faire un outil de norme internationale pour une meilleure compréhension de l’humanité.

En guise de conclusion, quel sujet d’actualité vous tient à cœur et sur lequel vous tenez à faire savoir votre opinion ?

L’unicité du continent africain passe par le renforcement de ses cinq sous-régions : Afrique du Nord, Afrique de l’Est, Afrique Centrale, Afrique de l’Ouest et Afrique Australe.

Que le traitement des enjeux géopolitiques ou diplomatie d’influence se fasse désormais, non plus de façon désordonnée, mais sur la base des entités sous-régionale et continentale.

Prince Serge Guézo, merci et bon festival !

 

René Georges Bada